COUPS DE COEUR DES BIBLIOTHECAIRES 2019-2020

Coups de coeur des bibliothécaires : 2019 – 2020 

Elles lisent pour leur plaisir, évidemment, mais pour le vôtre aussi
Voici leurs coups de coeur :
nouveautés, livres oubliés, perles rares et coups de foudre…
Renaud Capuçon Mouvement Renaud Capuçon Mouvement perpétuel Flammarion, 2020
    Renaud Capuçon, violoniste virtuose, a déjà enregistré une trentaine de disques, mais c’est la première fois qu’il prend la plume pour raconter son éveil à la musique dès son tout jeune âge, et son parcours de musicien.
     Renaud Capuçon est un Savoyard. Les meilleurs souvenirs de son enfance se situent à la montagne : le ski avec ses cousins, les douceurs cuisinés par sa grand-mère de Bourg-Saint-Maurice et la musique découverte très tôt aux Arcs, alors une toute jeune station de ski. Le festival des Arcs proposait des concerts gratuits. Tous les soirs ses parents reprenaient la route et l’emmenaient écouter les musiciens les plus réputés. C’est ainsi que l’enfant a pressenti le bonheur de jouer ensemble, de partager des harmonies. La scène l’attirait mystérieusement.
     Comme il a une très bonne oreille on lui donne un violon, dès 4 ans. L’environnement musical proposé par ses parents, sa passion pour la musique et son travail acharné lui permettent d’intégrer, dès l’âge de 14 ans, le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Pendant 5 ans il passera 3 jours à Paris pour des cours de musique intensifs, puis le reste de la semaine à Chambéry pour continuer sa scolarité. Avec des passionnés comme lui, Renaud aime « lire la musique », c’est-à-dire de jouer pour la première fois le répertoire de musique de chambre pour piano et cordes, ceci jusque tard dans la nuit.
    Son enthousiasme, sa rigueur, sa chaleur humaine et son sens de l’amitié lui ont permis de belles rencontres musicales au cours de ses études à Paris, à Berlin et lors des concerts. Isaac Stern, Daniel Barenboïm, Claudio Abbado, Martha Argerich ont eu une influence décisive. Dans cet ouvrage Renaud Capuçon rend un hommage appuyé et chaleureux à tous les amis musiciens avec qui il a eu l’occasion de jouer, et qui participent aux différents festivals qu’il a initiés.
   Pour un violoniste la rencontre la plus magique, qui s’apparente à un coup de foudre, c’est la découverte de son violon. Lorsque Renaud Capuçon joua pour la première fois le vicomte de Panette, un Guarnerius de 1737, qui avait appartenu à Isaac Stern, ce fut une révélation. « J’eus l’impression d’avoir toujours connu ce violon… Il est un compagnon de tous les jours et mon double sur scène », écrit-il.
    Renaud Capuçon est un homme engagé. Il aime transmettre sa passion, à ses élèves musiciens bien sûr, mais aussi au public sans grande connaissance musicale. La musique crée du lien entre les hommes.
   Dans Mouvement perpétuel, au fil de courts chapitres, le musicien nous laisse découvrir ce qui donne sens et beauté à sa vie, la musique partagée, la poésie, sa famille, et le don de s’émerveiller.   E.G.  20/09/2020

R Capuçon Violon

 
inHistoire dex  Jean-Marc Parisis  L’Histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion  Flammarion, 2020
   Voici un joli roman , lecteur .
Il nous entraîne « à la recherche du temps perdu » .
Sam-Pierre de son vrai nom- a quatorze ans et vit à Froncy une petite ville de région parisienne . C’est le dernier jour de classe du collège, il dispute une partie de foot avec ses copains et le ballon de foot passe au-dessus du mur du parc qui jouxte un pensionnat où séjournent des groupes d’adolescents étrangers venus .
Il y rencontre Deirdre, une jeune galloise . D’emblée ébloui par sa beauté nacrée,il ressent l’entente immédiate entre eux .Mais il doit quitter ,désespéré , le village dès le lendemain matin, pour le Périgord .
     Deirdre lui remet son adresse, ils se promettent de ne pas s’oublier .
Sam écrira plusieurs lettres à Deirdre durant l’été . Une réponse lui parviendra , une fois , une seule, dont la froideur le déçoit .
Il oublie Deirdre . L’été de son bac , ses parents lui disent qu’une jeune fille à l’accent anglais a téléphoné pour savoir s’il était là . Mais il doit partir pour Barcelone avec sa petite amie du moment .
     Pierre-Sam devient pilote de ligne , vole d’un continent à l’autre , d’une femme à une autre , tombe finalement amoureux d’ une hôtesse de l’air, qui le repousse .
Il s’enfonce alors dans une dépression sévère , et découvre la lecture, qui le sauve : Proust, Céline, Nerval et Les Filles du Feu .
       Grâce à la rencontre d’un ancien camarade de classe, devenu parisien comme lui, il est invité , 25 ans plus tard , à l’anniversaire d’Eric, un ami commun qui n’a pas quitté Froncy .
       Il les revoit tous , ceux de son ancienne bande , changés, certes , mais , surtout il ne retrouve pas le Froncy de son enfance, celui où il avait été heureux.
Surgit alors le souvenir de l’amour oublié , de Deirdre , de sa candeur, de sa beauté .
      Sam comprend qu’il lui faut la retrouver , il espère , il veut savoir . Il se rend à Carliwyn …
     Jean-Marc Parisis explore avec délicatesse les méandres du souvenir , insiste sur l’importance des émotions adolescentes . Il le fait à travers une écriture poétique, pressée , pressante , comme si le temps sautait des étapes . Les phrases sont savamment rythmées, les dialogues font mouche… la mélancolie nous transperce.
Vous serez séduits, lecteurs !  E.M. 21/06/20
JM ParisisiEt les vivants ndex Barbara ABEL   Et les vivants autour  Belfond
Connaissez-vous Barbara ABEL ? C’est une écrivaine belge, passionnée de théâtre et auteure de romans policiers et de thrillers psychologiques.
Je vous propose de découvrir aujourd’hui son dernier roman, intitulé Et les vivants autour, paru chez Belfond en mars 2020.
Dans une chambre d’hôpital une jeune femme de 29 ans semble endormie, sans aucune réaction. Voilà 4 ans que Jeanne est plongée dans un coma végétatif après un accident de voiture. Elle est maintenue en vie grâce à un respirateur. Mais l’espoir de la voir se réveiller s’éloigne, et l’équipe médicale souhaiterait interrompre cet acharnement thérapeutique.
Jusqu’à présent la famille Mercier a fait bloc autour de Jeanne, empêchant toute tentative d’arrêt des machines. Cependant lorsque le professeur Goossens demande à rencontrer au plus vite les parents de Jeanne ainsi que son mari Jérôme, la fébrilité et l’inquiétude fissurent l’accord familial de façade.
Voilà 4 ans que les membres de la famille gèrent comme ils peuvent ce traumatisme. Gilbert Mercier, le père, est un industriel, un homme de pouvoir cassant et autoritaire. Il n’en peut plus du calvaire que vit sa fille.
Micheline, la mère, passe son temps à l’hôpital auprès de sa fille à qui elle parle, elle lit des livres. Elle est persuadée qu’elle va se réveiller. Elle prie pour qu’un miracle ait lieu. C’est sa mission, sa raison de vivre.
Dans la famille Mercier il y a aussi Charlotte, la fille aînée qui s’est toujours sentie moins aimée et moins chanceuse que Jeanne, jusqu’à l’accident bien sûr. Elle voulait faire du théâtre mais travaille dans le restaurant de Guillaume, son mari, un restaurant au bord de la faillite.
Jérôme Delacre, le mari de Jeanne, est comédien. Il essaie de percer au théâtre, mais sa vie personnelle est un désert, lui qui n’est pas vraiment veuf, et s’interdit d’être heureux.
Le professeur Goossens a une annonce fort difficile à faire à la famille. Et en effet c’est un choc, un cataclysme qui cisaille l’équilibre des vivants autour de Jeanne l’endormie. Les personnalités se révèlent. Les décisions à prendre, et leurs conséquences multiples s’enchaînent les unes aux autres comme dans une sorte de jeu de massacre délicieusement sadique.
Dans ce thriller psychologique très bien construit, aux thèmes graves, Barbara Abel sème des indices et des touches d’humour caustique qui charment le lecteur jusqu’à la dernière page . E.G. 8/07/20

Barbara ABEL

les jours de silence Pillip Lewis Les Jours de silence (Trad. de l’américain par Anne-Laure Tissut )Belfond, 2018
C’est un premier roman que je vous propose aujourd’hui : Les Jours de silence, écrit par Phillip Lewis, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut et paru chez Belfond.
Imaginez, perchée dans la montagne, une grande maison solitaire, toute en verre et en métal. Un oiseau de proie plane au-dessus des cimes. Nous sommes au cœur des Appalaches, dans le sud des Etats-Unis. Pour les habitants de la bourgade la plus proche, cette maison à vendre depuis des années est la maison-vautour ; un drame familial terrible y a eu lieu.
Henry Aston, revenu depuis peu dans la région, la visite avec des sentiments mêlés de répulsion et d’attirance pour cette construction gothique inhospitalière. Tout est resté en l’état. Lorsqu’il découvre au premier étage une immense bibliothèque avec des livres couvrant tous les murs jusqu’au plafond, sa décision est prise. « Là je pourrai écrire, se dit-il » Henry Aston est avocat et surtout féru de littérature, le seul de sa famille à avoir fait des études à l’université.
Il s’en était allé, loin des siens, avec pour ambition écrire, comme les auteurs qu’il admire tant, Tom Wolfe, William Faulkner, Edgar Poe. Le voici de retour accompagné d’Eléonore, sa femme, passionnée par les chevaux et la nature. Un fils naît, Henry junior, le narrateur, puis une fillette prénommée Threnody d’après un poème de son père. Un troisième enfant mourra tragiquement.
Toutes ces années Henry écrit, tente d’écrire son grand roman. A ses pieds, le plus silencieux possible Henry junior lit. Il admire ce père qui ne sait pas communiquer avec ses enfants, mais qui lui récite des poèmes, qui la nuit joue du piano, et, dans le silence noircit des feuilles et des feuilles. Mutique et amer le père boit de plus en plus. Un soir il disparaît avec son manuscrit, les abandonnant tous.
Pour se construire et devenir un homme Henry junior fuit la malédiction de la maison et la solitude de la montagne, bien décidé à ne pas revenir sur les traces de son père, son modèle. Mais peut-on renier sa famille et ses racines sans perdre son âme ?
L’atmosphère étrange de ce roman d’apprentissage évoque Edgar Poe, William Faulkner, la littérature du sud profond. Au cœur des montagnes intemporelles, la nature, les livres et la musique permettent enfin à Henry de se réconcilier avec son histoire. C’est un hymne à la littérature.  E.G. 25/05/20
 
CVT_Les-inconsoles_2266   Minh Tran Huy Les Inconsolés Actes Sud 2020
Voici un conte semblable à tous à la fois merveilleux et …cruel, très cruel. D’ailleurs le premier chapitre du roman nous montre une scène de crime…
Lise a vécu son enfance et ses années de lycée dans une banlieue parisienne éloignée. Elle est issue d’un foyer d’ingénieurs, d’origine modeste. Son père est vietnamien, sa mère est française. Lise elle-même s’est toujours sentie mal aimée.
Alors, quand Lise – après avoir été une brillante élève -, arrive dans cette Grande Ecole parisienne fréquentée par les rejetons de la meilleure bourgeoisie, quand elle est remarquée, puis follement aimée de Louis Vanel, l’un de ces  des plus beaux  jeunes gens qui n’ont jamais douté de leur pouvoir ni de leur capacité à dominer le monde, elle n’y croit qu’à moitié, car elle doute profondément de son aptitude à être aimée.
Pourtant la passion va emporter Lise, comme Louis, même si la jeune fillese compare secrètement à Cendrillon, quand elle vient s’installer dans le luxueux appartement de Louis. Elle côtoie aussi Annabelle, Gaspard, les amis fortunés de Louis.
Lise emmène Louis visiter les ruines d’Etambel. Le château d’Etambelle était le lieu de ses incursions enfantines , de ses rêveries d’adolescente…Un château de Belle au Bois dormant. Louis réveille la Belle.
Cependant, les disputes surgissent, Louis ne pense qu’à la réussite, Lise n’a d’intérêt que pour l’art, la poésie, le cinéma. Froidement, selon Lise, Louis annonce qu’il va aller parfaire sa formation à New York. D’abord décidée à le suivre et à chercher une université là-bas, la jeune fille est sollicitée par une revue pour assurer les critiques, cinématographiques en particulier. Fière, dévastée devant le peu d’insistance de Louis pour qu’elle l’accompagne, elle décide de rester à Paris.
Ils se séparent, après une énième dispute…
Lise et Louis se marieront, chacun de son côté. Dix ans plus tard, ils se retrouveront, …pour quel dénouement ?
Le mystère s’ est épaissi au cours du récit, qui alterne le point de vue de Lise et celui d’un Autre, indéfini, mais dont le ton est toujours acide. L’identité de cet « autre » ne sera révélée qu’à la fin. 
L’écriture élégante, contourne les faits, les enveloppe d’une sorte de brume, qui distille, tout en la dissimulant , une violence feutrée.
Un conte, mais aussi un thriller ! E.M. 21/04/20
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Le Monde n existe pas Fabrice Humbert  Le Monde n’existe pas Gallimard 2020

       Un soir, au cœur de Manhattan à New York, apparaît sur les écrans géants de Times Square la photo démultipliée d’un homme recherché par toutes les polices. Il s’agit du violeur et meurtrier d’une jeune fille de 16 ans, Clara Montes, à Drysden, une petite ville du Colorado.
      Sidéré Adam Vollmann reconnaît instantanément Ethan Shaw, la star du lycée, qui l’avait aidé, lui, le petit nouveau mal dans sa peau. C’était il y a 20 ans.
Le narrateur Adam Vollmann est aujourd’hui journaliste au New Yorker. L’emballement de la machine médiatique le laisse perplexe et très mal à l’aise. Il sait décrypter les ficelles des chaînes d’information en continue, la fausse impartialité des intervenants sur les plateaux, la gestion des indices, vrais ou faux, pour relancer l’attention. Adam ne croit pas au portrait qui est fait d’Ethan Shaw, même si on ne peut prétendre vraiment connaître quelqu’un. Il en a le souvenir d’un garçon très beau, sportif, champion de tennis et de football, un demi-dieu à qui tout souriait et qui était son unique ami. Adam décide de retourner à Drysden pour enquêter à sa façon et tenter d’approcher la vérité.
    Mais retourner incognito dans la ville que l’on a détestée à l’adolescence n’est pas chose facile. Adam se sent observé, traqué, voire suspecté. Son téléphone même ne lui inspire plus confiance. Poser des questions qui égratignent le récit officiel de la police et des médias s’avère fort dangereux.
    Quelle est la vérité d’un témoignage ? Quelle logique sous-tend le récit d’un fait-divers verrouillé par la police et dont les rebondissements rappellent la mécanique d’un thriller ? Quel est l’intérêt du président Clifford dans cette chasse à l’homme ?
   A la suite d’Adam Vollmann le lecteur est entraîné dans une enquête passionnante et très troublante. Le monde n’existe pas se répète Vollmann. Seul compterait alors le récit qu’on en fait ? Quel est le travail du journaliste ?                   L’auteur conduit son récit d’une main de maître, en équilibre entre illusion et réalité, et ouvrant pour le lecteur des perspectives glaçantes sur notre monde de l’image et de l’information théâtralisée, voire manipulée. E.G.  2/04/2020

Fabrice Humbert 

 

 

 

 

Cercle des Hommes Pascal Manoukian, le Cercle des Hommes Seuil 2020

      Je vous propose de découvrir aujourd’hui le roman de Pascal Manoukian, paru en janvier 2020 au Seuil, qui s’intitule Le Cercle des Hommes.
Aux commandes de son biréacteur personnel, Gabriel, capitaine d’industrie aux dents longues, survole la forêt amazonienne. Au cœur du moutonnement vert de la canopée il remarque une montagne encerclée par un fleuve se jetant dans des chutes vertigineuses. Un petit paradis inviolé non mentionné sur sa carte. Emu par tant de beauté, Gabriel survole à nouveau l’endroit à plus basse altitude pour prendre une photo, lorsque soudain un vol d’aras s’engouffre dans les réacteurs.    Chute inexorable de l’avion dans la forêt.
    Ce cercle quasi parfait délimité par la rivière est le territoire des Yacou qui y vivent en petits clans de 8 personnes maximum, en parfaite symbiose avec les animaux, les arbres, les plantes, et préservés de tout échange avec le monde extérieur. Ils ont l’habitude de commencer la journée en riant, et en définissant l’exacte qualité du vert des feuilles ce qui détermine leur activité. Les hommes sont des cueilleurs et les femmes des chasseuses. Elles seules portent des armes. L’inquiétude grandit cependant dans le groupe, car des clans disparaissent et les arbres pleurent aux confins de leur monde qui s’amenuise.
      Un jeune Yacou découvre  » La Chose  » sous des fougères. Nu, brûlé, poilu et pansu, blessé, aveugle et muet, inconscient, le corps est-il celui d’un animal inconnu ? d’un homme ? Hautement improbable ! N’arrivant pas à décider, le chef ordonne de jeter  » la Chose  » dans une fosse avec des cochons sauvages. Ils la soignent un peu et l’observent. C’est sûrement un animal : il ne sait pas faire du feu avec deux bâtons ! Pas facile pour Gabriel, qui retrouve peu à peu ses esprits, de prouver aux Yacou qu’il est un homme. L’initiation à la survie en milieu hostile s’avère douloureuse pour l’ex homme d’affaires. Au fil du temps, dans le dénuement, au contact des Yacou, son humanité se révèle. Lui seul comprend vraiment ce qui menace leur mode de vie.
    Le Cercle des Hommes n’est pas un roman ethnologique même s’il est très documenté car Pascal Manoukian, photographe et journaliste, a eu dans le passé la chance d’approcher des Indiens d’Amazonie complètement isolés.
     C’est un roman d’aventure foisonnant, à la fois drôle et terrible, qui parle de notre temps, de notre planète et de notre responsabilité. Le talent du romancier et la force de la fiction ont le pouvoir d’ouvrir nos consciences bien plus efficacement que certains discours.
  Je vous conseille ce roman passionnant de Pascal Manoukian, Le Cercle des Hommes, qui vient de paraître au Seuil. E.G. 10/03/2020

Pascal Manoukian

index  La Menteuse
Ayelet Gundar-Goshen La Menteuse et la ville  (Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz ) Les Presses de la Cité, 22 août 2019 
Ayelet Gundar-Goshen est une jeune écrivaine israélienne, La Menteuse et la ville. est son troisième roman
   A 17 ans passés, Nymphéa Shalev juge sa vie insipide. Elle se trouve trop ronde, boutonneuse, tellement moins jolie que sa sœur cadette Maya. Et puis surtout elle ne fait pas partie d’une bande de copains, et elle n’a pas de petit ami. Dans quelques mois, à l’issue de son année de terminale, elle se retrouvera dans l’uniforme vert de l’armée sans avoir rien vécu… En cette fin d’été Nymphéa vend des glaces dans une boutique et essaie de faire bonne figure. Entre un client contrarié qui se met à l’agonir d’injures plus blessantes les unes que les autres. Nymphéa s’enfuit dans l’arrière-cour, il la suit, lui attrape le bras, et Nymphéa se met à hurler, des hurlements stridents qui attirent à elle commerçants, agents de police, militaires passant dans la rue. C’est ainsi qu’Avishaï Milner, un ex chanteur populaire de télé crochet, se retrouve inculpé de tentative de viol sur mineure. Nymphéa ne dément pas. Toutes ces attentions lui font un bien fou. Elle existe enfin. Elle s’épanouit. A la télévision, sur les réseaux sociaux, au lycée, elle est devenue une icône, la jeune fille courageuse qui témoigne à visage découvert. Le scoop au parfum de scandale né dans l’arrière-cour du glacier s’est emparé de toute la ville, de tout le pays même.
Deux personnes cependant connaissent la vérité. Un mendiant sourd et muet était dans la cour, mais comme il n’est en fait ni sourd, ni muet, il hésite à dénoncer la jeune fille. Assis sur le rebord de sa fenêtre au 4e étage, Leo Maimon, un adolescent maigrichon et solitaire, réfléchissait comme à son habitude au meilleur moment de se suicider. Il a tout vu. Il décide de la faire chanter : elle devra prononcer son nom lors de sa prochaine interview télévisée et dire qu’il est son petit ami.
 Dans la ville de nombreuses personnes pimentent leur vie de mensonges qui les entrainent plus loin que prévu. Raymonde par exemple, vieille pensionnaire d’une maison de retraite et originaire d’Afrique du Nord, prend, à sa mort, l’identité de son amie Rivka, juive ashkénaze rescapée d’Auschwitz. Elle se retrouve invitée à accompagner une classe de lycéens, la classe de Nymphéa, en Pologne en tant que témoin et rescapée de la Shoah.
    L’auteure observe avec tendresse et amusement ses personnages qui s’emmêlent dans leurs contradictions et leurs arrangements avec la vérité. La Menteuse et la ville est à la fois une fable, et un roman à suspense très drôle et un peu cruel, en phase avec la vie actuelle soumise au pouvoir des réseaux sociaux et de la télévision, mais aussi très ancré dans la vie d’Israël et son histoire. L’écriture d’Ayelet Gundar-Goshen peut être ironique, drôle, poétique, et toujours très sensible et sensuelle. C’est une belle rencontre. E.G. 11/02/2020

La Menteuse ELLE

iLA chaleur   Victor Jestin  La Chaleur  Flammarion, 2019

Ce très court roman de 139 pages est avant tout un roman initiatique dérangeant : que peut-il se passer dans la tête d’un adolescent pour ne pas venir en aide ? Pour ne pas réagir ?
L’incipit est glaçant : « Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire. »
Pourquoi Léonard, le narrateur, âgé de 17 ans, n’est-il pas intervenu dans un premier temps puis dans un second temps d’une manière tout à fait inattendue ? Car non seulement celui-ci est resté impassible face au déroulement du drame mais bien plus surprenant encore, il a transporté le corps, comme l’aurait fait l’auteur d’un crime, et l’a enterré dans le sable.
Dès lors la culpabilité n’aura de cesse de le ronger.
L’action se passe le dernier week-end d’août dans un camping des Landes, au bord de l’océan.
La chaleur est accablante et les vacanciers indolents.
Est-ce cette chaleur suffocante qui a altéré le jugement de Léonard ? Et bien sûr tout au long du récit on pense à Camus et à son anti-héros Meursault, étranger au monde qui l’entoure.
Car c’est bien de ce mal dont l’adolescent souffre : tout l’encombre, le met mal à l’aise, l’oppresse ; le corps dénudé des vacanciers, les adultes, l’oisiveté, le lieu clos du camping.
Même avec ses proches il n’arrive pas à communiquer.
Il n’arrive pas à s’intégrer dans les groupes de jeunes qui jouissent du moment présent.
Les vacances ne sont-elles pas faites pour la détente, l’amusement, les soirées alcoolisées, le sexe ?
L’atmosphère du roman est lourde, pesante.
Le mal être de l’adolescent croît au fil des pages. Il s’interroge : « Rester immobile, est-ce pareil que tuer ? »
La scène de la veille lui revient constamment en mémoire.
Léonard est à plusieurs reprises sur le point d’avouer, à ses parents, à la mère d’Oscar et à chaque fois les mots se bloquent. Rien ne sort de sa bouche.
Son copain Louis ne lui parle que de sexe, de désir.
Du désir, Léonard en éprouve pour Luce, l’ancienne copine d’Oscar, justement. Réussira-t-il à la séduire ?
Il faut dire qu’il ne manque pas de charme, plutôt beau garçon, du genre silencieux, ce qui lui donne une allure énigmatique.
Quels sont ses sentiments ? Est-il tombé amoureux ? Oui. Mais Luce, qu’éprouve-t-elle pour lui ?
Leurs corps sont entrés en contact, ensuite….Plus rien……
C’est la fin du week-end, les vacanciers songent au départ.
Alors que Léonard et sa famille quittent le camping dans la bonne humeur, la chute….Vertigineuse….A laquelle nul ne s’attend, survient !

La Chaleur de Victor Jestin a été récompensé par Le Prix de la Vocation et le Prix Femina des Lycéens  A.F. 5/01/20

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Rufin Les 3 femmes Jean-Christophe Rufin  Les Trois femmes du Consul  Flammarion  2019 .
Saviez vous que notre académicien s’est lancé dans l’écriture de polars ?
Ce livre Les Trois  femmes du consul est le deuxième  de la série, où apparaît AurelTimescu le consul ,ou plutôt le consul adjoint, personnage a typique,toujours vêtu d’un long manteau de laine même au Mozanbique où on l’ a envoyé et bien qu’il déteste la chaleur, mais il n’est pas à une contradiction près !
Originaire de Roumanie,il a fui la dictature de Ceaucescu,a appris le français et a réussi à entrer au quai d’Orsay pour servir la France .
A vrai dire le choix du Mozambique ne l’enchante guère , pas plus que la Guinée dans le roman précédent , ce que comprennent bien ses supérieurs qui l’envoient dans des postes dédaignés par ses collègues et dirigés par un jeune consul ambitieux .
Cela arrange bien notre homme plutôt amateur de vin blanc  et de musique dans laquelle il trouve son inspiration, car Aurel est surtout épris de justice et aime résoudre des situations, disons difficiles…
Or ce jour là on a retrouvé Roger Beliot noyé au fond de sa piscine ,
Ce « le vieux blanc « comme on dit là- bas, a eu son heure de gloire comme riche propriétaire d’un complexe hôtelier maintenant quasiment déserté .
Aurel y a séjourné quelque temps lors de sa prise de poste à Maputo, il en était le seul occupant à l’exception de Françoise, l’ex femme de Roger, une française arrivée depuis peu pour ,dit elle, se battre avec lui il n’en faut pas plus à la police locale pour la désigner comme coupable et la jeter en
prison .
Aurel va intervenir, la prison ,il connaît , il y a fait plusieurs séjours du temps de la dictature roumaine et les prisons africaines ressemblent , paraît-il, beaucoup à celles de Bucarest, je vous laisse découvrir la description de cette prison ,où règne ,dit l’auteur ,une franche rigolade !
Aurel veut tirer cette affaire au clair et savoir qui est l’assassin ou plutôt l’assassine car le riche hôtelier était remarié avec Fatoumata une aussi riche mozambicaine et ilentretenait une liaison avec Lucrecia, beaucoup plus jeune, enceinte et pour l’heure réfugiée dans un couvent , la description du couvent est au moins aussi drôle que celle de la prison
Bref ,notre détective va remuer ciel et terre pour découvrir la vérité et comme il n’est pas joignable (il se refuse à acquérir un téléphone portable au grand dam de son patron) il est donc libre de ses mouvements .
Il finit par découvrir un scandale qui risque de coûter cher à la France et qui a coûté sa vie à l’hôtelier .
Réunion au sommet avec l’ambassadeur et le consul , furieux de s’être faits avoir et inquiets pour leur réputation et celle de la France.
je vous laise découvrir cette scène homérque ou plutôt monastisque ,car elle se passe dans le couvent sus nommé !
Ce livre se lit d’une traite,
Mais, n’oublions pas que JC Rufin a été lui-même ambassadeur de France en Afrique, qu’il connaît particulièrement bien le fonctionnement et les travers du milieu diplomatique, de même il connaît les coutumes africaines, parfois très drôles et les conséquences souvent dramatiques de certains trafics .
Enfin le style de l’écrivain est un véritable enchantement !
Vivement qu’Aurel  soit nommé dans un autre pays d’Afrique , bien sûr, et que nous puissions savourer le récit de ses nouvelles aventures !                L.M. 4/02/2020
JC RUFIN Les 3 Femmes 2
Kaouther Adimi Kaouther ADIMI Les Petits de Décembre Ed. du Seuil
    Dans son dernier roman Les Petits de décembre Kaouther ADIMI parle à nouveau avec amour de son pays, l’Algérie. Cette jeune romancière de 33 ans est vraiment très talentueuse, et n’en finit plus d’approfondir son univers tour à tour sensible et érudit entre la France et les pays du Maghreb.
     Nous voici donc à Dely Brahim dans la banlieue d’Alger. Au centre de la cité dite du 11 décembre 1960 en mémoire des manifestations indépendantistes, les enfants ont investi un terrain abandonné au milieu des habitations et des rues non goudronnées Pour jouer au football et rêver de gloire et de grandeur La vie y est plutôt harmonieuse jusqu’à ce jour de février 2016 où deux généraux du régime descendent de leur voiture avec chauffeur pour annoncer aux habitants leur volonté de se faire construire de belles villas sur cette parcelle déclarant que ce terrain leur appartient, « papiers officiels » à l’appui.
    Mais pour les enfants du quartier, il est hors de question de laisser leur terrain ! À l’appel des trois figures principales que sont Inès, Jamyl et Mahdi, une résistance s’organise. Rejoints par les enfants et jeunes des quartiers voisins, ils sont bien décidés à faire valoir leurs droits et à sauver leur seul espace de liberté.
    Avec Les Petits de décembre,  Kaouther Adimi construit un roman remarquable : à la fois sensible par la force de ses personnages et la fraîcheur de ces enfants affranchis de la peur qui musèle les parents mais aussi enrichissant grâce au journal qu’écrit le personnage d’ Adila, militante pendant la guerre d’Algérie qui retrace les grandes lignes historiques du pays.
    Ainsi l’auteur rend hommage aux anciens qui se sont battus et vivent aujourd’hui avec les cicatrices du combat .  Mais elle montre également l’état d’esprit d’une nouvelle génération prête à défendre ses droits .
    Kaouther Adimi porte un regard acéré sur la société algérienne avec beaucoup de tendresse et de générosité pour ses petits héros. Elle écrit bien et la qualité de son écriture lui permet de délivrer son message avec poésie et efficacité.
     C’est une plaisante fable politique acerbe, critique et parfois désopilante sur le pouvoir tel qu’il s’exerce en Algérie depuis l’Indépendance avec ses abus, ses corruptions, ses destins brisés, ses mensonges et ses hypocrisies. Le roman montre également que la machine est sur les rails et se lance à petits pas, lentement mais sûrement, vers une liberté toujours espérée .

2 Les Petits de décembre  Un roman attachant, puissant et tellement actuel M.D.M.12/ XII /19 

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ame brisée violon Akira MIZUBAYASHI  Ame brisée Gallimard 2019

    Au tout début du roman, nous sommes en 1938 à Tokyo .
Dans une salle de la Maison Municipale, un quatuor répète le morceau intitulé Rosamunde de Schubert . Ce quatuor est composé de Yu Mizusawa , professeur, et de trois étudiants chinois, dont une jeune femme, Yanfen.
Le fils de Yu,Rei âgé de 11 ans, orphelin de mère, lit un livre dans une autre partie de la salle. Surgit un groupe de soldats venus perquisitionner. Sur l’ordre de son père, Rei se réfugie dans une armoire. Les soldats accusent Yu d’espionnage au profit de la Chine. Brutal, l’un d’eux piétine le violon de Yu, fabriqué par Nicolas Vuillaume à Méricourt .
    Survient alors le lieutenant Kurokami qui demande à Yu de jouer un morceau pour prouver qu’il est bien musicien . Kurokami ne réussira cependant pas à empêcher l’arrestation du quatuor, mais, découvrant Rei dans l’armoire, il lui confie, avant de se retirer, le violon de Yu .
    Bien des années plus tard , nous retrouvons Rei devenu Jacques Maillard, la suite de son adoption par un ami français de son père. Après des études à Méricourt , puis à Crémone, il s’est installé comme luthier à Paris .
Un jour, Hélène, son épouse, qui fabrique des archets, l’incite à contacter une jeune violoniste japonaise, Midori Yamazaki, qui s’avère être la petite fille du lieutenant Kurokami .
      A partir de cet instant, Rei-Jacques va remonter le fil de son histoire, revoir à Shangaï, Yanfen, devenue une vieille femme . Celle-ci lui remettra le cardigan rose de sa mère , que Yu Musiwa lui avait, un jour de froidue, prêté ainsi qu’un livre de son père . L’orphelin fracassé va-t-il, grâce à ces précieux souvenirs, retrouver le chemin de son enfance ?
      Car patiemment, longuement, il a restauré le beau violon de bois sombre de Yu, et jugeant Midori digne de l’instrument, il le lui a confié .
 Ceux-là mêmes que son père avait joués, le jour de la perquisition .
      Ce roman, construit comme un morceau de musique, à l’écriture élégante et précise, s’impose avec pudeur – et d’autant plus de force- comme un hymne à la musique et à la littérature, érigées en antidotes de la haine, aux horreurs de la guerre, de toutes les guerres …
Un très beau livre ! E.M. 3 / XII / 19

Mizubayashi**********

 50746_spitzer Sébastien Spitzer  Le Coeur battant du monde  Albin Michel  2019
      Le cœur battant du monde c’est Londres, la capitale de l’immense empire de la reine Victoria. La Grande Exposition universelle de 1851 en célèbre la puissance. La révolution industrielle bat son plein grâce à la houille et au développement des machines à vapeur. Dans les rues de Londres les tensions et les dangers sont palpables, l’opulence insolente côtoie la plus criante misère. La société est en pleine mutation et implacable pour les petites gens.
     Charlotte est l’une d’elles. Elle a fui l’Irlande en raison de la famine qui y règne, et cherche du travail à Londres, tandis que son amoureux est parti tenter sa chance en Amérique. Elle cache soigneusement son crâne rasé, car elle a vendu ses cheveux, et sa grossesse, pour se présenter au mieux au gérant de l’agence Thomas Cook située dans la gare. Mais un voleur se précipite dans l’agence, brutalise la jeune femme, et ressort avec les quelques billets de la caisse. Un médecin prend en charge la blessée qui perd son bébé. Curieux ce docteur Malte qui soigne les pauvres avec ses pilules  »  à tout faire « , qui « rend service », après avoir appris la médecine sur le tas sur les bateaux. Passe dans la gare un gentleman élégant et pressé venant de Manchester. Son nom est Engels. Il a rendez-vous avec un ami qui se cache et qui a des ennuis. On l’appelle Le Maure mais son vrai nom est Karl Marx.
    Eh oui il s’agit bien de Friedrich Engels et de Karl Marx ! Les deux hommes, persona non grata dans leur pays l’Allemagne, partagent les mêmes idéaux révolutionnaires communistes. Engels fait fortune grâce à la filature de son père à Manchester, et dans le même temps, soutient secrètement financièrement Marx et sa famille nombreuse. Dans le cœur battant du monde capitaliste le Maure rédige son manifeste, théorise la révolution, attend son heure, et apprécie le confort bourgeois… Le gros ennui de Marx c’est qu’il a « fauté avec la bonne », une bêtise ! Engels doit trouver une solution radicale ! C’est là qu’intervient le bien arrangeant Dr Malte qui décide de confier secrètement l’enfant bien vivant, un garçon, à Charlotte. Personne bien sûr ne doit connaître la vérité. Pour l’amour du petit Freddy Charlotte l’Irlandaise est prête à affronter tous les dangers. Mais Freddy grandit et le secret s’effrite…

    Dès les premières lignes l’auteur nous embarque dans cette intrigue éminemment romanesque et inspirée de faits réels. Le récit est enlevé. L’auteur entremêle avec bonheur les fils de l’histoire. Il y a des rebondissements, du suspense, de l’humour. Les personnages sont hauts en couleur et pleins de vie. C’est une plongée passionnante dans les soubresauts de la révolution industrielle et les crises de l’histoire de l’Angleterre à la fin du XIXe siècle. E.G. 26/ XI /19

Londres Spitzer index

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De pierre et bd'os Bérengère Cornut  De pierre et d’os  Le Tripode 2019
        Une nuit, sur la banquise, une jeune fille tenaillée par un mal de ventre intense sort de la chaleur de l’igloo familial, s’éloigne de quelques pas quand, brusquement, la glace se fend avec fracas. La faille s’élargit vite, le brouillard se lève. Son père a juste le temps de lui envoyer l’amulette qu’il porte autour du cou, une dent d’ours, une lourde peau d’ours roulée serrée, ainsi qu’un harpon qui malheureusement se brise en tombant. Uqsuralik voit sa famille disparaître en silence dans la brume. La voici complètement isolée avec pour seule compagnie cinq chiens de traineau qui s’étaient enfouis sous la neige sur ce coin de banquise. Elle peut faire confiance à Ikasuk, la meilleure chienne de son père, mais doit se méfier des jeunes mâles prêts à l’attaquer. Impossible de s’apitoyer sur son sort, dans ce froid polaire il faut agir et marcher sous la clarté de la lune jusqu’à un bout de terre ferme pour tenter de survivre. Elle marche pendant des jours.
    C’est Uqsuralik la narratrice. Le lecteur s’attache à ses pas sur la banquise dans la lumière bleutée de la nuit. Rien de romantique cependant, la faim tenaille l’adolescente et les chiens. La mort rode. Uqsuralik tue un jeune mâle agressif pour apaiser un peu sa faim et celle des autres chiens. Elle doit se comporter en chef de meute pour qu’ils chassent pour elle. Elle cherche des traces laissées par l’homme ou les animaux, et l’aide des esprits. Elle rencontre enfin un groupe de familles et doit trouver sa place auprès d’eux, ce qui n’est pas sans danger.
     En courts chapitres, avec des mots simples et imagés, Uqsuralik raconte sa vie de femme inuit, de mère, puis de grand-mère, qui toujours affronte son destin. Elle nous fait pénétrer dans un univers invisible où tout est en correspondance, le monde des hommes, les animaux, l’eau, la glace et la roche, la vie et la mort, le monde des esprits. Les chants et la poésie ponctuent la vie du groupe, accompagnent la naissance et la mort et rythment le roman. Les femmes sont fortes, puissantes, souvent un peu chamanes.

  De pierre et d’os est un récit initiatique fascinant et lumineux. Par ce beau roman Bérengère Cornut se fait le passeur d’une civilisation millénaire toujours vivante. Un cahier de photographies complète le récit. E.G. 12 / XI / 19

Pris du R Fnac De pierre et d'os  Prix Roman Fnac 2019

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J Benameur  Jeanne Benameur Ceux qui partent  Actes Sud 2019

[En 1910,un groupe d’émigrants européens passent une nuit sur Ellis Island, retenus avant de mettre le pied sur le sol américain . Ici se nouent des liens, se renforcent les espérances de liberté .]
Ce roman nous transporte, lecteur, sur Ellis Island , en 1910, là où débarque tout émigrant , pour être examiné et interrogé , avant de poser le pied sur le sol américain.
Ce jour-là, font partie des voyageurs Emilia et son père, Donato Scarpa, italiens aisés, Esther, Arménienne, Gabor, tzigane. Ils attendent et passeront la nuit ici .
Andrew Jonson, lui, américain depuis trois générations, est là pour les photographier : malgré les études de droit imposées par sa famille,des immigrants de la première heure, c’est la photo qui le passionne .
Ces personnages vont se rencontrer , se parler, car la rencontre est peut-être le thème principal de ce roman, rencontres amoureuses, amicales. Inter-générationnelles, elles brassent aussi, les classes sociales .Les liens vont s’entrecroiser ,ainsi que les destins ,chacun se tournant tantôt vers le passé, tantôt vers l’avenir .
Les difficultés à être accepté par l’autre , celui qui est déjà devenu américain en l’occurrence, sont mises à nu avec finesse par l’écriture de Jeanne Benameur.
L’intime , la sensibilité de chacun sont explorés .
Comment se faire humble quand on est conscient de sa valeur ? Comment faire face aux contraintes  ? Comment aller de l’avant , oublier le passé, ou , plutôt , le retenir , mais au tréfonds de soi ? Comment offrir son corps à la nouveauté , mais préserver sa liberté ?Et, ces primo Américains ,si orgueilleux , se souviennent-ils encore de leurs origines ?
La nuit sera riche en apprentissages et en émotions sur Ellis Island
Quel avenir pour la belle et fougueuse Emilia ? Pour Hazé, qui dut s’adonner d ’abord à la prostitution avant de gagner sa liberté ? Donato va-t-il oublier sa chère Grazia ? Esther sait qu’elle inventera de nouvelles robes pour les riches Américaines .Quant à Gabor , où mènera-t-il ses pas loin du clan ? Andrew fera le mariage souhaité par ses parents , mais son père ne contrariera pas sa passion pour la photographie.
Que de personnages attachants sous la plume de Jeanne Benameur !Lyrisme et poésie , vous envelopperont, lecteurs avant de vous laisser un peu démunis sur le quai d’Ellis Island ! E.M. 5 /11/ 19
Ceux bis
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iNeige rouge  Simone Van der Vlugt, Neige rouge  Philippe Rey 2019
Chers lecteurs , voici un roman qui nous plonge au coeur des luttes religieuses qui se sont produites au XVIème siècle aux Pays-Bas . Un substrat historique passionnant,donc, mais , aussi , la peinture psychologique de personnages bien individualisés , voire historiquement authentiques , comme le prince Guillaume d’Orange -Nassau, père de l’indépendance néerlandaise .
En 1552,à Leyde , Liedeweij Feelinck, orpheline de mère , très proche de son père, demande à Andries Grieffen , médecin réputé, de soigner ce dernier .
D’emblée les jeunes gens se sentent attirés l’un vers l’autre, à tel point que Liedeweij, quoique catholique, finira par rompre toute relation avec son père-intraitable dans sa fidélité à l’Église Romaine- pour épouser Andries, Elle l ‘accompagne à Breda, où il exerce son art de médecin , au service de Guillaume d’Orange et de sa famille, en particulier.
Guillaume d’Orange a été nommé gouverneur de Hollande par Charles Quint ,et il essaie d’éviter les affrontements entre catholiques et calvinistes , malgré sa propre conversion au protestantisme . Mais , Philippe II, devenu roi d’Espagne à la mort de son père, intensifie les persécutions de l’Inquisition contre les réformés , et la lutte s’engage entre les gueux – ainsi nomme-t-on les Réformés , même les nobles, attachés à la liberté de culte – et les émissaires du roi d’Espagne .
Guillaume et les siens se sont repliés sur l’Allemagne, espérant mener plus aisément la guerre contre les Espagnols en levant des mercenaires dans ce pays .L’Inquisition est féroce,des villes sont saccagées, leurs habitants massacrés . C’est le cas à Naarden , où, après le départ du prince, s’est installée la famille Grieffen, industrieuse et toujours unie.
Seule, Isabella , la fille aînée du couple formé par Liedeweij et Andries, échappe au massacre . Elle se réfugie à Leyde , la ville natale de sa mère .
Comment cette toute jeune fille , forte du souvenir de ses exemplaires parents , va-t-elle survivre dans cette Hollande déchirée ? Comment Guillaume d’Orange parviendra-t-il à empêcher l’annexion des Pays-Bas à la couronne d ‘Espagne ?
Lecteurs,vous serez tenus en haleine par la petite histoire comme par la Grande . Vous apprécierez les descriptions précises des coutumes du peuple hollandais au XVIème siècle ,celles des riches intérieurs, des paysages également .
C’est une lecture dépaysante et très instructive que nous propose Simone van der Vlugt , un bonheur. E.M. 10/09/19

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Pas dupe  Yves Ravey Pas dupe  Ed de Minuit
Tippi Meyer vient d’être trouvée morte a bord de son véhicule accidenté , au fond d’un ravin .
Mr Meyer, son mari, prévenu par la police, se rend sur les lieux . Il est abordé par l’inspecteur Costa chargé des premières constatations
Certes Tippi avait l’habitude de conduire vite, mais pourquoi n’a -t- elle pas freiné ? Que faisait-elle à 5 heures du matin loin de chez elle ? Son mari ne s’est-il pas aperçu de son départ ?Cet accident en est-il vraiment un ? Que fait sur place le dénommé Kowalski, l’amant de Tippi ?
Salvatore Meyer répond aux questions qu’on lui pose , apparemment désemparé. Il avouera, plus tard seulement, – cela ne regarde pas le policier-  que, depuis plusieurs mois, Tippi et lui font chambre à part .
Bruce, son beau-père , lorsqu’il le retrouve à la maison -ils habitent la même- lui fait savoir qu’il ne compte pas le garder dans la société dont sa fille e t lui étaient les copropriétaires .
Plus tard, Costa revient .Il fait allusion à une dispute entre les époux, dont les échos seraient arrivés aux oreilles de la voisine, aux sorties nocturnes, en solitaire, de Tippi, une très jolie jeune femme au demeurant . Les sous-entendus se succèdent dans la bouche de Costa . Lorsque Meyer accompagne son beau-père sur le lieu de l’accident, reproches et accusations à peine voilées reprennent, il est pourtant évident que cette route en lacets sur laquelle on compte un accident par semaine apparaît d’une extrême dangerosité . Meyer aurait voulu se débarrasser de Tippi ? Mais où serait le bénéfice ?
Mme Lamarr , la voisine du couple , qui les a vus partir le soir de l’accident , comme chaque samedi soir, pour se rendre au bar Le Saïgon, a signalé au policier que Tippi portait le très beau collier de perles dont elle ne se séparait guère .Pourquoi n’a-t-on pas retrouvé le collier sur elle , au moment de sa mort ?
Qui avait intérêt à faire Tippi disparaître ? Kowalski -qu’elle faisait chanter , car il a femme et enfants-ou Meyer ?
Sûrement, méthodiquement, presque avec lenteur, assumant tantôt le rôle du policier, tantôt celui de Meyer,Yves Ravey conduit sa fiction vers un dénouement prévisible, mais jamais évident . Il joue avec les nerfs du lecteur comme Costa joue avec ceux de Meyer .
Le roman ressemble à une sorte de gourmandise, raffinée . Vous vous en délecterez , cher lecteur ! E.M.31/10/19