COUPS DE COEUR DES BIBLIOTHECAIRES

Coups de coeur des bibliothécaires : 

Elles lisent pour leur plaisir, évidemment, mais pour le vôtre aussi
Voici leurs coups de coeur :
nouveautés, livres oubliés, perles rares et coups de foudre…

 imagesPrix Goncourt Nicolas Mathieu Nicolas Mathieu Leurs enfants après eux,  Actes Sud  Prix Goncourt 2018

 Voici un roman , lecteur, qui nous raconte les années 90 , dans une Lorraine qui tente de survivre à la crise engendrée par la fermeture des hauts- fourneaux .
La société qui peuple la petite ville de Heillange s’est organisée, entre petits boulots pour la plupart , enrichissement pour quelques uns, trafic de drogue dans les quartiers déshérités, ennui chronique pour les adolescents .
Quatre étés , ceux de 1992,1994,1996,1998, sont évoqués dans quatre parties distinctes . A chaque été l’auteur convoque Anthony, Steph, Clem, Hacine, les frères Rodier -les jeunes-, leurs parents,aussi, Hélène et Patrick Casati, les Chaussoy,Rodier père, Malek Bouali. Les milieux sont très différents, les jeunes se côtoient, s’aiment, se battent, se retrouvent après s ‘être perdus de vue . Chaque été, la vie s’organise autour du lac voisin : on y fait du bateau, on y organise des fêtes où se croisent les générations .
    Au fil des ans, les aspirations des jeunes ont évolué . Anthony est devenu ouvrier après avoir rêvé de devenir militaire .Après son école de commerce, Steph – dont il était amoureux-va s’envoler pour le Canada , Clem s’est rangée-elle est étudiante e n médecine . Quant à Hacine – renvoyé au Maroc par son père après un mauvais coup- il y a organisé un trafic de drogue florissant , est revenu la tête pleine de projets « juteux » . En 1998, nous le retrouvons marié , père d’une petite fille , mais amer , usé.
    ET que sont devenus les parents ? Les Casati sont séparés, Patrick sombre dans l’alcoolisme, Hélène regarde passer la vie , les parents de Steph ont fait construire une piscine, le père des Rodier a poursuivi son ascension vers la mairie, Mr Bouali, lui, est rentré au pays .Les castes sociales, un instant oubliées au moment des adolescences , se perpétuent .
La réalité est-il si différente 20 ans plus tard ?
Nicolas Mathieu, usant du vocabulaire propre au milieu évoqué, raconte ces parcours avec verve .Entre dialogues pris sur le vif et descriptions réalistes, le lecteur est immergé dans cet ennui provincial, presque rural , sans jamais s ‘ennuyer . En effet,il sent la violence toujours prête à éclater , ce qui donne à ce roman social un parfum de thriller . E.M.  11/2018

Jérôme-Ferrai-A-son-image-e1539162358376 Jérôme Ferrari  A son image Actes Sud, Prix littéraire Le Monde 2018

     Antonia a 14 ans quand son oncle et parrain lui offre un appareil photo, dès lors elle ne peut pas voir le monde autrement que par l’oeil de l’objectif, elle en fera son métier : elle sera d’abord photographe dans un journal local,elle prendra des photos de ceux qui l’entourent, de Pascal l’homme qu’elle aime,militant nationaliste corse et de ses amis d’enfance,membres du FLNC armés et encagoulés.
   Un jour, elle décide qu’il lui faut aller voir ailleurs. Ailleurs c’est à Belgrade où s’affrontent Serbes et Croates dans l’ex Yougoslavie nous sommes dans les années 90 elle en rapportera des photos atroces de vivants et de morts et cette interrogation: peut -on ,doit on publier cela, a t ‘on le droit de fixer le mal ?
Est ce là une obscénité ?
Questions qu’elle se pose jusqu’au jour où revenue dans sa Corse natale,elle est devenue photographe de mariage et c’est alors qu’au retour de Calvi où se déroulaitl la cérémonie elle trouve la mort au détour d’une route .
   La vie, la mort ce sont les thèmes qui ont hanté Antonia et qui hantent son parrain , devenu prêtre c’est à lui pourtant que revient la charge de présider les obsèques de la jeune femme .
   Ce livre est une sorte de Requiem dont chaque chapitre porte le titre d’un moment liturgique depuis la » prière au bas de l’autel « jusqu’au Libera me
chaque chapitre reconstitue les épisodes de la vie ,la trajectoire d’Antonia ,
    Aux images de cette vie ,se mêlent les questions que se pose aussi le prêtre ,où est Dieu ? Les hommes sont ils vraiment à son image comme le dit un verset de la Genèse et lndique le titre du roman ? Comment montrer sa miséricorde à ceux dont il a la charge alors que le mal est si présent en Corse comme dans le reste du monde
   Antonia ne croyait pas à l’existence du Dieu de son parrain, dont elle était pourtant si proche et dont le réconfort l’a souvent aidée à supporter les horreurs que montrent ses photos .
    Vous le voyez c’est un roman aux interrogations fortes comme l’étaient déjà les précédents livres de Jérôme Ferrari, un roman la fois douloureux et lumineux, semblable aux chant polyphoniques qui rythment la liturgie
de cette messe de Requiem.
   Un roman dont les personnages et les images nous resteront longtemps en mémoire . L.M. 10/ 2018

Bleu de Delft  Simone Van der Vlugt  Bleu de Delft  Philippe Rey 2018

     Ce roman, lecteur, vous conduit dans la Hollande d e la première moitié du 17ème siècle , à travers ses canaux, ses moulins, ses peintres, le mode de vie de ses habitants, ses intérieurs aux riches tentures , ses auberges où se tient la vie sociale . Un fond historique, donc, mais , aussi , l’histoire particulière d’une femme , Catrijn, figure féministe avant l’heure .
    Veuve à 25 ans, cette paysanne décide de quitter son village pour travailler à Amsterdam comme gouvernante .Fascinée par la ville , elle l’est encore plus par la peinture que pratique sa maîtresse . Elle aussi s’y adonne , elle entrevoit même Rembrandt . Mais , traquée par son ancien valet de ferme,Jacob, qui menace de révéler le secret qui entoure la mort de son mari, elle fuit à Delft , où elle est engagée chez Evert, propriétaire d’une faïencerie réputée.
    Très habile, Cathrijn devient rapidement- au grand dam des autres artisans masculins- la meilleure artiste peintre de la faïencerie. Mattias, le frère d’Evert , dont elle est secrètement amoureuse , voyage pour la Compagnie Néerlandaise des Indes et c’est lui qui rapporte les porcelaines de Chine dont les fabricants de Delft, Cathrinj en particulier ,s’efforcent de copier la finesse .
    A Delft,en cette première moitié du 17 ème, cette fabrication prend tout son essor, les moulins tournent pour écraser les pigments bleus qui feront sa réputation . Cathrijn, à sa grande joie, malgré l’inquiétude qui l ‘étreint quand Jacob la retrouve, participe à cette prospérité, – elle devient même amie de Johannes Vermeer et sa famille-.
    Elle sera blessée lors de l’explosion de la poudrière de Delft, en 1654, elle épousera Evert, portera leur enfant, fuira la peste bubonique, en se réfugiant dans son village , puis reviendra, courageuse, déterminée, dans cette ville qui la fascine, pour y poursuivre son ascension .
    Lecteur,ce roman , très distrayant, écrit de façon linéaire, à la première personne , comme le serait un journal, vous plongera dans cette société industrieuse , aux classes sociales déterminées et cependant poreuses , de la Hollande , au Siècle d’Or .Ce sera pour votre plus grand plaisir .E.M.

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Anna hope i Anna Hope La Salle de bal , trad. Elodie Leplat Gallimard /Du Monde entier 2017
Les premières pages de ce roman nous plongent dans un univers hors du commun rappelant les images de l’univers dérangeant de Vol au-dessus d’un nid de coucou .Anna Hope situe son deuxième roman en 1911, dans un asile du Yorkshire , où Ella internée de force à Sharston, pour avoir volontairement brisé une vitre dans la filature où elle travaillait, découvre un monde à part fait de brutalité.
Charles Fuller qui préfère rompre avec sa famille plutôt que de se conformer à un bel avenir médical, choisit de ne pas renoncer à la musique en s’y présentant comme l’auxiliaire médical qui conciliera la musique, la lecture comme une thérapie pour améliorer la dure condition des aliénés soumis à des travaux forcés dans les champs pour les hommes, lessive pour les femmes !
Progressivement au fil des pages, nous nous laissons prendre par le projet de Charles Fuller en découvrant la superbe salle de bal de l’asile qu’il va pouvoir animer par l’orchestre qu’il dirige incitant ainsi hommes et femmes à s’y retrouver une fois par semaine .
Anna Hope nous fait découvrir avec beaucoup de délicatesse, les couples qui vont se former en prenant conscience de leurs corps, de leur normalité au point d’aspirer à la liberté, et la naissance du sentiment amoureux , l’éveil du désir entre Ella et John . En contrepoint elle montre combien cette découverte des corps, des sens, de la sensualité, devient insupportable au docteur Fuller qui va alors se passionner pour l’eugénisme et le contrôle des faibles d’esprit, en soutenant le projet du ministre de l’intérieur, Winston Churchill : une loi destinée à isoler ces « faibles d’esprit » en les confinant dans des « colonies de travail », voire à les stériliser et empêcher les « aliénés » et les « pauvres chroniques » de se reproduire !
La construction de ce roman choral repose habilement sur une alternance des trois personnages : sous le charme de la musique, nous nous sentons proches d’Ella et John, tandis que la radicalisation de Charles «  pas de bal, pas de livres » , cette litanie nous donne le vertige de la valse et nous fait basculer dans l’horreur apocalyptique.
De façon allégorique Anna Hope n’a-t-elle pas voulu montrer avec La Salle de bal, combien cette réalité historique, cette solution finale, annonçait la tragédie et l’holocauste du XXe siècle, voire  stigmatiser ainsi  les thèses eugénistes avancées par Churchill ?
Quel beau roman ! quelle qualité d’écriture (et de traduction) aussi délicate dans les passages poétiques, imprégnés d’Emily Dickinson, qu’abruptes dans les allusions à la banalisation et à l’absurdité du Mal . S.D. 30/05/18

Anna Hope Grand Prix ELLE  Anna Hope La Salle de bal vient d’obtenir le Grand Prix des Lectrices ELLE 2018

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pisier_laurent Evelyne Pisier et Caroline Laurent  Et soudain, La Liberté Ed. Les Escales 

Un très beau roman , d’une lecture passionnante et d’autant plus enrichissante qu’il aborde de nombreux thèmes encore d’une grande actualité.
Et soudain, la liberté est à l’origine d’une collaboration entre Évelyne Pisier et Caroline Laurent, son éditrice. Mais cette rencontre sous le signe d’une belle amitié va inciter Caroline Laurent à poursuivre l’ oeuvre interrompue par le décès de l’auteur. Ce roman qui retrace à la lumière de sa mémoire d’enfant, la vie de la mère d’Evelyne Pisier, va prendre un nouvel éclairage avec la participation exceptionnelle de Caroline Laurent, qui par fidélité à cette amitié et à la promesse d’achever le roman, va s’impliquer personnellement. D’abord en commentant son rôle d’éditeur, en comblant des lacunes historiques ou les imperfections romanesques, quitte à inventer des scènes, des dialogues, voire des personnages, comme Marthe la bibliothécaire de Nouméa, qui va aider par ses conseils de lecture, Mona, la mère d’Evelyne à s’émanciper avec Le Deuxième sexe, Thérèse Desqueyroux , à se libérer d’un mari pétainiste, maurrassien violent, colonianiste… qui méprise autant les indigènes que les femmes, que sa propre femme et sa fille à qui il refuse études supérieures, loisirs, divertissements… comme si à l’instar de Mona « le permis de conduire cautionnait le permis de mal se conduire »!
Le roman est passionnant à plusieurs titres : cette traversée de l’Histoire du XX ème siècle qui révèle la vie mondaine, bourgeoise, des expatriés à Saïgon, les mentalités colonialistes, machisme, tyrannie paternelle et conjugale, colonialisme, antisémitisme, racisme, cause féminine, homosexualité, anti-totalitarisme, sans compter les les multiples bouleversements que vont entraîner les guerres coloniale : emprisonnements, sévices, exils et nouvelle affectation en Nouvelle-Calédonie . Autant de causes à défendre pour Evelyne Pisier, qui va s’engager ultérieurement de façon encore plus militante en épousant la cause des révolutionnaires.
Au fil des pages, Caroline Laurent parle en son nom, tant les souvenirs d’Evelyne et de Mona sont semblables à ceux qu’ont vécu sa mère et sa grand mère à l’Ile Maurice : «  plus j’avance dans le livre, plus je perçois les correspondances avec ma propre mère » ces mères frustrées de ne pas avoir pu faire d’études, ont incité les filles à réussir brillamment. Peut-être cet impératif de réussite est-il le moyen de garder un lien fort avec les mères, comme l’éditeur avec l’auteur, comme l’ écrivain avec ses lecteurs . Telle est la force de conviction de Caroline Laurent, telle est la puissance de son écriture simple, tellement en osmose avec celle d’Evelyne Pisier qu’elle en devient plus incisive, plus fougueuse, comme un défi à la mort et au pouvoir des mots et des livres . Bel hommage à la femme, à la littérature par cette approche romanesque qui transforme une vie en destin, qui fait de ce témoignage un très beau roman initiatique ! S.D. 19/03/18

Evelyne Pisier et Caroline Laurent Et Soudain la liberté vient d’obtenir le Grand Prix des Lycéennes ELLE 2018

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Les Rêveurs  Isabelle Carré Les Rêveurs Grasset 2018
A voir la silhouette frêle, le sourire charmant de cette comédienne, que de nombreux rôles au théâtre et au cinéma, ont révélé comme une jeune femme toute simple, lumineuse, si proche de nous, nous sommes étonnés qu’elle ait pu confier sa vie privée dans un roman autobiographique .
Et pourtant quel roman époustouflant ! Que de révélations, de fêlures personnelles, qui découlent de non dits, de traumatismes, de tabou, de transgression… sont à l’origine de drames familiaux .
Elle évoque son enfance, auprès de parents mal dans leur couple, racontant la vie de la fille d’un homme et d’une femme qui ont vécu ensemble malgré tout ce qui les séparait : lui, designer célèbre et gay n’arrivant pas à assumer son orientation sexuelle, elle, marquée à jamais par l’abandon du père de son fils alors qu’elle était enceinte et par le reniement familial. Isabelle Carré interrompt le récit bouleversant pour souligner qu’il ne s’agit pas d’une histoire inventée, elle essaie même de la ré-écrire avec des « si » et semble se ménager des pauses pour comprendre sans les condamner, les réactions de chacun : son enfance sensible aux tensions du couple s’en ressent. A trois ans, une défenestration pour retrouver le parfum de sa mère l’immobilisera pendant plusieurs mois, une TS à l’adolescence pour manifester son désarroi devant la séparation du couple parental, lui vaudra l’enfermement en hôpital psychiatrique . Pour échapper au cauchemar, elle se met à rêver d’une autre vie : «  Vivre, m’inscrire à une école de théâtre » Après avoir réussi son envol en tant que comédienne, c’est un nouveau rêve qu’elle poursuit ici « Ecrire pour rencontrer des gens » retrouver les souvenirs épars livrés dans des cahiers tenus secrets depuis son enfance. Ecrire sans doute pour comprendre la complexité de la vie et des êtres en profitant de son expérience de femme et d’actrice ayant vécu dans les histoires des autres : une forme d’engagement  pour conclure avec une belle empathie, sans misérabilisme, sans pathos, que tous les problèmes familiaux venaient en grande partie d’une époque, d’une éducation, d’un milieu, de désirs si bien verrouillés qu’ils étaient devenus « des bombes prêtes à exploser … » Ecrire à l’instar de Mauvignier qu’elle a entendu révéler combien l’écriture l’avait rapproché de son père qu’un secret de On aime ce récit sans aucune chronologie, qui semble sublimer le chaos émouvant, bouleversant des désordres de nos vies. Comme une écriture théâtrale ou cinématographique, les épisodes se mettent en abyme pour mieux cerner ce que doivent certaines de nos réactions au passé : Une belle résilience qui donne libre cours au rêve, privilégiant le souvenir proustien d’ inoubliables sensations poétiques .S.D.15/03/18  Prix RTL/Lire
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Soeurs Bronte Laura EL Makki  Les Soeurs Brontë Taillandier
Le sujet choisi est très riche et a été l’objet de nombreuses recherches universitaires ; Pourtant Laura El Makki a su l’aborder de façon originale et actuelle : elle l’ exprime dans la préface :
« Ceci n’est pas un livre féministe : c’est un livre féminin. »
Si son objectif est d’essayer de faire pénétrer le lecteur dans l’univers assez exceptionnel de cette famille et de mettre en évidence comment leur enfance marquée par le deuil, l’absence de mère, l’austérité d’un père, révérend dans un village hostile, la violence des paysages des landes du Yorkshire, a crée des liens d’affection très forts dans cette fratrie, isolée du monde.
Charlotte, Emilie, Anne et Branwell fascinés d’abord par les contes qu’ils ont entendu raconter par leur père, vont se rapprocher par la lecture, puis incités à créer un univers imaginaire dans leurs « jeux insulaires », ils vont écrire à révéler progressivement leurs talents individuels, sans conflit apparent, pour résister à l’adversité, survivre à l’ennui et échapper aux dures contraintes du pensionnat.
Par ailleurs Laura El Makki s’interroge en scrutant archives, dessins, manuscrits, sur le sort d’Anne : certes la plus jeune, mais toujours dans l’ombre, la raison d’être du livre est de mettre en lumière celle, sans qui, l’harmonie de la fratrie n’aurait peut-être pas existé, celle qui aurait une écriture la plus féminine, mais dont il reste peu de traces. Y aurait-il eu fêlures, conflits larvés, jalousies… dans cette fratrie , animée par la passion de Charlotte à vouloir exister ?
C’est aussi un éclairage moderne sur les répercussions psychologiques, voire psychanalytiques des relations familiales au sein d’un environnement hostile, sans pour autant sombrer dans la tristesse romantique, comme on l’a longtemps supposé. Mais pour surmonter les coups du sort par l’amour de la vie , le désir de donner sens à l’existence, explorer les possibles de la création, Laura El Makki souligne combien les Soeurs Brontë furent convaincues que la littérature peut aussi être une affaire de femmes même s’il leur a fallu accepter de passer par un pseudonyme masculin pour être éditées.
Cet ouvrage est un beau travail de vulgarisation qui se lit comme un roman, sorte d’incitation à la relecture et à une meilleure perception des chefs-d’oeuvre qui ont enchanté notre adolescence : Jane Eyre ou Les Hauts de Hurle-vents. Les références à la documentation par des notes en fin d’ouvrage, ne sont pas fastidieuses et n’interrompent pas la lecture, mais par l’illustration , titillent notre envie d’en savoir davantage sur le devenir de cette fratrie. S.D.10 /03 /18

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Passeurs de livres ELLE 34032616_10156489103180990_3266020615097679872_n  Delphine MinouiLes Passeurs de livres de Darayaune bibliothèque secrète en Syrie  Editions du Seuil 2017

Tout est parti d’une photo que Delphine Minoui trouve sur une page Facebook : elle représente des jeunes entourés de murs de livres dans une pièce sans ouverture sur l’extérieur. La légende explique qu’il s’agit d’une bibliothèque secrète au cœur de Daraya, ville située dans la banlieue de Damas qui a été, pendant 4 ans, le siège implacable du régime de Bachar el Assad.
Très intriguée, elle décide d’entrer en contact avec ces jeunes par l’intermédiaire des réseaux sociaux et c’est ainsi qu’une correspondance va s’établir par Skype avec Omar, Ahmad, Shadi et leurs amis.  Leur quotidien : 80 bombes par jour, pas d’eau, pas d’électricité, peu ou pas de nourriture mais des livres. Au risque de leurs vies, ces jeunes  ont réuni 15000 ouvrages exhumés des décombres de la ville qu’ils ont rassemblés dans un local clandestin, sous-sol éloigné de la fenêtre de tir des assaillants.
Ils ont entre 21 et 30 ans, ils font partie de l’élite puisqu’ils ont eu accès à l’université et pourtant ils n’ont jusque-là connu qu’une pensée unique. Alors la guerre va leur apprendre à lire. Ils vont découvrir la  philosophie arabe et occidentale, les romans, le théâtre, les manuels de développement personnel qui vont leur donner des clés de survie.  C’est la première fois de leur vie qu’ils vont avoir accès à une telle diversité. Le livre va devenir  une arme d’instruction massive et les mots vont constituer une résistance pacifique face à la tyrannie du régime. Ils iront même jusqu’à créer une université clandestine par le biais d’un site internet qui leur permettra d’échanger avec des savants de tous horizons.
Chaque jour, ils partent au combat car ils ont fait le choix des armes pour combattre le régime et l’après-midi ils se retrouvent à la bibliothèque pour lire. L’un d’eux sera surnommé le poète de la gâchette : la kalachnikov dans une main, un livre dans l’autre. C’est l’opposition entre la beauté des mots et la violence des bombes.
En fait, ces jeunes représentent une troisième voix entre Damas et Daech. Lire est pour eux une forme de résistance, de refuge, une évasion pour échapper à l’isolement mais c’est aussi un acte politique. Quand on est coupé du monde comme ils l’ont été, le livre est le pont qui va leur permettre de ne pas sombrer dans la violence ni dans la démence.
Malheureusement ces quatre années de siège vont se terminer tragiquement. Ils vont être évacués à 300 km de Daraya, et leur magnifique entreprise clandestine va être saccagée et pillée par les soldats de Bachar el Hassad. Mais dans leur petit baluchon, des livres.
Delphine Minoui grand reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient depuis 20 ans, a obtenu le Prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak et vit aujourd’hui à Istanbul.
Son récit est fort, bouleversant et en racontant l’histoire de cette agora secrète elle confirme que l’on peut détruire une ville, mais pas des idées. Que le livre est une porte d’accès au savoir et à la connaissance. Que pour ces jeunes activistes, il est un supplément d’âme, un professeur, un ami, une raison de vivre d’où sa puissance dans un monde que la guerre abîme et effondre.
Et c’est pour cela qu’elle l’a écrit, pour ne pas oublier que, même emmurés dans leur ville, ces jeunes résistants ont vécu une véritable re-naissance, grâce aux livres. MBM le 28/01/2018
 
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Delphine Minoui Les Passeurs de livres de Daraya vient d’obtenir le Grand Prix des Lectrices ELLE 2018

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  • « Résultat d’images pour je ne serais pas arrivée la si
« Je ne serais pas arrivée là si… » 27 femmes racontent d’Annick Cojean – Grasset (2018)
Annick Cojean est grand reporter au Monde et lauréate du Prix Albert Londres. Son dernier livre paru chez Grasset en février 2018 interroge 27 femmes sur un petit bout de phrase lancé dans le cadre d’interviews hebdomadaires pour la Matinale du Monde : « Je ne serais pas arrivée là si… »
27 femmes sincères et parfois troublantes qui se sont confiées à elle et l’ont embarquée, comme elle le dit, sur le fleuve de leur vie.  Le résultat : comme l’a décrit François Busnel dans sa grande Librairie du 8 mars dernier, un kaléidoscope qui en dit long sur ce que signifie être femme aujourd’hui. On y trouvera des romancières comme Amélie Nothomb ou Virginie Despentes, des musiciennes Véronique Sanson ou Cécilia Bartoli, des actrices, Nicole Kidman ou Brigitte Bardot, des icônes d’hier ou d’aujourd’hui, Joan Baez ou Shirin Ebadi et bien d’autres encore qui se sont imposées dans un monde où les règles sont a priori souvent édictées par les hommes.
Dans cette invitation à se confesser qu’elle leur a lancée, elle dit avoir établi un rapport avec chacune d’elles mêlé de tension et de curiosité mais toujours avec une écoute bienveillante.
Ces femmes, sans nul doute, l’ont fascinée et se sont livrées avec une sensibilité bouleversante en répondant aux questions tout en délicatesse de l’auteur et surtout en allant à l’essentiel.  Libres, combatives, artistes, ferventes et inspirantes elle se sont toutes engagées par l’écriture, la musique, la politique, la danse, le jeu de scène et nous donnent force, énergie, espoir chacune à leur façon.
Annick Cojean écrit avant tout pour ses lecteurs. Elle rencontre une personne qu’elle ne connaît pas et lui est reconnaissante d’accepter cet exercice. Il faut qu’il se passe quelque chose, qu’il s’installe une complicité, une connivence et même si elle ne dispose pas de beaucoup de temps pour le faire, c’est leur réponse qui importe. Elle va s’intéresser à des destins de femmes fortes qui se redressent malgré certaines souillures de la vie dont elles ont été victimes. Et pour cela, la réponse est unanime : pour se relever, il faut travailler, afin de transformer le traumatisme s’il a eu lieu en allant au bout d’une passion et bien le faire, ou se mettre au service d’une cause.
Ce qui intéresse Annick Cojean qui ne serait pas arrivée là sans cette maman inouïe à laquelle elle rend hommage et dont elle a considéré la mort comme un séisme, c’est l’énergie d’un cheminement, ses ressorts secrets, ses fantômes, ses plaisirs. Comment se construit une vie ? Qu’est-ce qui nous fait avancer ?
La réponse, vous la trouverez dans cet ouvrage qui se lit comme un roman, riche en découvertes et révélations sur certaines grandes figures féminines de notre temps aux destins hors du commun…                       MBM
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   Des jours sans fin, de Sebastian Barry,  Editions Joëlle Losfeld (2018)

Ce roman nous emporte en Amérique, dans le Far West.
En 1850 le Missouri est un état de la Frontière peuplé essentiellement d’hommes : des mineurs, des aventuriers, des soldats. Un jour de pluie diluvienne deux garçons se réfugient par hasard sous la même haie. Ce sont deux adolescents maigrichons qui errent seuls depuis plusieurs années. John Cole a quitté à 12 ans la ferme de son père en Nouvelle-Angleterre. Son arrière-grand-mère était indienne. Thomas McNulty a fui l’Irlande à 13 ans dans la cale d’un navire de miséreux en partance pour le Canada, après avoir vu sa famille mourir de faim.
Ils repartent ensemble, plus forts et inséparables. C’est une rencontre décisive. « Un ami pour la vie » dit Thomas, le narrateur de ce récit. Premier Job : danseuses dans un saloon ! En tout bien, tout honneur. Ils passent plusieurs années à virevolter en robes au bras de mineurs qui recherchent du rêve.
Lorsqu’ils ne peuvent plus faire illusion, John et Thomas s’engagent dans l’armée. Fiers sous l’uniforme des Tuniques bleues, les voici chevauchant avec leur régiment sur la piste de l’Oregon. Le récit de Thomas qui décrit leur quotidien avec des mots simples, prend de l’ampleur et devient lyrique devant la beauté de la nature qu’ils traversent.
Ils comprennent vite que la mission de la cavalerie est de combattre, et de tuer les Indiens pour faire place nette pour les colons. Ils participent à leur premier massacre. D’autres suivront, une succession de vengeances et de représailles sanglantes qui laissent le corps et le cœur exsangues. L’anéantissement des Indiens renvoie à Thomas, l’Irlandais, l’écho de sa propre histoire douloureuse.
Suivra la guerre de Sécession un conflit particulièrement cruel et fratricide. Des jours sans fin ? Jamais Thomas et John Cole ne perdent leur humanité et leur foi en l’avenir.
Thomas raconte avec force les scènes d’effroi, les corps qui souffrent, la faim, le froid mortel, mais aussi le courage, la camaraderie, l’amitié et même une pointe de respect pour les combattants indiens. C’est avec pudeur et discrétion qu’il évoque son amour pour son « galant », le beau John Cole, et leur affection pour Winona une fillette sioux rescapée d’un massacre, qu’ils ont pris sous leur protection.
Sébastien Barry, romancier irlandais talentueux, brosse ici une fresque épique, historique et romanesque particulièrement bouleversante car racontée par la voix de Thomas avec spontanéité, humanité, simplicité et même poésie.      E.G.
 

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  • Résultat d’images pour l'archipel du chien   L’Archipel du Chien, de Philippe Claudel,  Stock 2018
Dès les premières lignes la voix du narrateur interpelle le lecteur, le réveille, le met mal à l’aise, se fait accusatrice. Il ne  sera pas possible de lire cette histoire sans se sentir concerné personnellement.  D’ailleurs les personnages n’ont pas vraiment de nom : ce pourrait être les nôtres, avertit la voix.
L’histoire se passe de nos jours sur une petite île volcanique située dans un archipel d’îlots évoquant la silhouette d’un chien, gueule ouverte. Très tôt un matin de septembre, après une tempête, trois cadavres de jeunes hommes noirs sont retrouvés échoués  sur la plage par la Vieille institutrice et son chien, ainsi que  deux pêcheurs de l’île. Le Maire, vite averti, se précipite accompagné du Docteur. L’arrivée inopinée de ces migrants noyés est une catastrophe car le Maire s’apprêtait à signer avec des investisseurs un juteux contrat de construction de thermes. Ils doivent disparaître ! En attendant de trouver une solution le Maire, également patron pêcheur, ordonne de les mettre dans la chambre froide.
Un autre témoin a vu la scène, il s’agit de l’Instituteur qui faisait son jogging. Il est bouleversé et révolté par cette conspiration du silence exigée par le Maire et que tous semblent accepter. Lors d’une réunion de crise à laquelle s’est joint le Curé, il est décidé de glisser ces morts  dans un des gouffres du volcan. Ni vus ni connus.
Seul contre tous l’Instituteur a voté contre ce traitement inhumain. Il veut que justice soit rendue à ces  hommes. Il essaie de réveiller les consciences, mais pour cette communauté il est un étranger, il vient du continent. Il dérange. Il continue à faire des recherches  pour que la vérité éclate.
Arrive par le ferry un personnage énigmatique et assez déplaisant qui se présente comme le Commissaire. Il demande à voir le Maire. Il a des documents à lui montrer : des photos prises par satellite, fort compromettantes pour l’île. Le Maire décide alors d’allumer un contre-feu en sacrifiant l’Instituteur, parfait bouc-émissaire, grâce à une machination implacable.
L’Archipel du Chien est construit comme un thriller social et psychologique. C’est un conte mythologique âpre, une tragédie aux thèmes universels et toujours actuels : le mal,  la cupidité, la lâcheté, la mort, la justice, le poids de la conscience. La plume de Philippe Claudel est toujours aussi envoutante.         E.G.
 
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 Kaouter bis

Kaouther AdimiNos Richesses Editions du Seuil 2017 Prix du Style 2017
Nous sommes à Alger en 2017 et le livre s’ouvre sur l’itinéraire que l’on doit emprunter pour trouver  les Vraies Richesses, la librairie qu’Edmond Charlot, alors âgé de 21 ans, fonda en 1936 et qui avait pour slogan : « Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes ». Quelle ambition pour ce jeune homme, ami et confident de Camus dont il publiera le premier texte, qui va s’inspirer du beau modèle parisien d’Adrienne Monnier pour en faire un point de ralliement de jeunes intellectuels qui ne sont pas encore célèbres : Jules Roy, Emmanuel Roblès, Vercors, Saint-Exupéry, André Gide, Max Pol Fouchet, Jean Giono, pour ne citer qu’eux. Il se révèle être un découvreur de talents et sa librairie va vite se transformer en « ruche » littéraire et en lieu d’exposition.
Il voulait « une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages, ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontre et de lecture. Un lieu d’amitié en quelque sorte avec en plus une notion méditerranéenne : faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer… »
Peu le connaissent et savent qu’il a ouvert une maison d’édition à Paris dans les années 1940, que de grands prix littéraires ont été accordés à certains de ses auteurs et que c’est lui qui a « inventé » la quatrième de couverture…
Plus encore, que c’est  un éditeur résistant. Il sait que dans l’Alger conformiste des années 30, le livre est un objet fragile, redouté, séditieux, il connait l’engagement politique de ses amis et auteurs, il sait ce qu’il risque en publiant Gertrud Stein et Vercors pendant la guerre… Pour lui la littérature est une boussole et rien ne l’empêchera de publier l’interdit.
Alors, Kaouther Adimi va marcher sur les traces d’Edmond Charlot et imaginer un journal qu’il n’a sans doute jamais tenu, en mêlant toute l’histoire de son pays, de 1930 à 1962, à celle des Vraies Richesses.
Mais le livre conte une autre histoire : celle du jeune Ryad qui a le même âge que Charlot à ses débuts, stagiaire envoyé par son entreprise pour vider cette librairie devenue une annexe de la bibliothèque nationale d’Alger. Devant le local, veille le vieil Abdallah, mémoire vivante de ce lieu pour qui les livres sont un trésor qu’il doit protéger, respecter, préserver. N’a-t-il pas vécu avec Charlot les riches heures de la librairie
Le jeune homme, qui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature est chargé de repeindre ce local au passé prestigieux pour le transformer en boutique à beignets au grand dam du vieil homme qui va lui aussi agir en résistant, mais d’une autre façon…, ce qui n’empêchera pas  une discussion « socratique » entre les deux hommes qui les poussera à réfléchir à leurs actes.
Ce livre de 224 pages se lit à toute vitesse. Il parle d’écrivains, de livres, de librairies, d’éditeurs et de bibliothécaires. Il nous fait découvrir cet aventurier de l’édition, malheureusement méconnu . C’est l’histoire d’un insoumis, malmené par les bouleversements liés aux deux guerres qui l’ont balloté entre Alger et Paris. Il finira ses jours à Pézenas où il ouvrira une petite librairie et en pensant que les Vraies Richesses  avait baissé le rideau, il aurait dit en riant : « peut être qu’aujourd’hui, on y vend des beignets ? »
Rassurez-vous, la librairie est toujours une bibliothèque !
Merci à cette jeune romancière talentueuse dont il aurait été fière de lui avoir rendu ce bel hommage et de nous avoir légué cet héritage littéraire dans le respect de sa devise
Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes   MBM le 28/01/18

   Nos richesses Prix Prix Adimi dedicace

 
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véronique Olmi Véronique OLMI  Bakhita Albin Michel, 2017,  Prix du Roman FNAC 2017
Véronique Olmi s’est inspirée pour ce roman d’une histoire vraie. Bakhita est une personne bien réelle que le talent de l’auteur nous fait rencontrer au plus près de son humanité.
Elle menait l’existence d’une fillette heureuse dans une famille nombreuse d’un village du Darfour au Soudan. Elle se souvient qu’elle avait une sœur jumelle, que sa mère était très belle et son père aimant. Un jour des cavaliers ont fondu sur le village, le mettant à feu et à sac. Ils sont repartis avec les jeunes, garçons et filles, dont sa sœur ainée. Deux ans plus tard, sans doute en 1876, elle a alors environ sept ans, elle est à son tour enlevée. Le traumatisme est si grand, les deux ravisseurs la maltraitent tant qu’elle en oublie son nom de naissance. Elle ne le retrouvera jamais. Elle est vendue à des négriers arabes qui l’appelleront Bakhita « la chanceuse », ironie glaçante.
Bakhita connaît les chaînes, le fouet, les privations, le raffinement de la cruauté de ses différents maîtres. Bakhita est belle, c’est une malédiction. Elle tente de survivre en se remémorant ce que disait sa mère « ma petite fille, elle est douce et bonne ». Comment grandir douce et bonne quand on vit un tel calvaire, quand on ne peut compter sur personne, ni aider personne ? Bakhita interroge la nuit, la lune et les étoiles. Elle laisse s’envoler dans le ciel son cœur oiseau pour tenter de supporter la souffrance et la honte.
En 1882 Bakhita est remise en vente. Elle a maintenant environ 13 ans. Cette fois la chance lui sourit : elle est achetée par le Consul italien à Khartoum. Cet homme bon rachète des esclaves et essaie de les rendre à leurs familles. Bakhita ne retrouve aucun souvenir concret. Elle le supplie alors de l’emmener avec lui dans sa famille en Italie. Il accepte car elle est débrouillarde. Calisto Legnani sera un des derniers européens à traverser le désert après la chute de Khartoum le 26 janvier 1885.
A l’arrivée cependant le Consul la donne à un couple d’amis vénitiens. Bakhita se sent trahie ; elle doit à nouveau se taire et s’adapter. Grande et très noire de peau, elle est « la moretta », le diable qui fascine et fait peur. Quant à elle, elle remarque la pauvreté, et la détresse des enfants qui ont faim ici aussi et qu’elle aimerait tant consoler.
Placée quelques mois par sa maîtresse chez les Sœurs de la Charité Canossienne, Bakhita refusera de toutes ses forces de quitter la congrégation. Elle se sent chez elle auprès de ces religieuses attentives qui l’éduquent et lui font découvrir un Dieu qui l’aime telle qu’elle est. Ce n’est qu’à l’issue d’un procès retentissant intenté par ses maîtres que fut reconnu à Bakhita le droit de choisir sa vie.
Baptisée, puis humble religieuse au service des plus pauvres et surtout des enfants malheureux et des blessés de guerre, elle connut les deux guerres mondiales et mourut en 1947.
Sœur Joséphine Bakhita fut canonisée par le Pape Jean-Paul II en octobre 2000.
Dans ce roman bouleversant Véronique Olmi donne une voix et une présence remarquable à cette femme dont le destin tragique et les souffrances n’ont pas détruit l’espérance et l’humanité profonde. La narration au présent, au plus près de son parcours intérieur, de ses souvenirs, son courage, son empathie pour ceux qui souffrent, nous la rend extrêmement proche. Les enfants volés et les razzias sont hélas toujours d’actualité… Bakhita, ou plutôt Sœur Joséphine Bakhita, « la petite mère noire » reste un mystère de bonté, de beauté, et de lumière qui rayonne. C’est une belle rencontre !  E.G. 23 /11/ 17
 Comment Baptiste Prix
 Alain Blottière  Comment Baptiste est mort  Gallimard 2016 . Prix Décembre 2016
Attention,lecteur,voici un livre bouleversant !
C’est un roman qui alterne dialogue et récit .
Le dialogue a lieu entre un psychothérapeute, -on ne saura pas son nom- et Yumaï, un adolescent rescapé d’une prise d’otages, dont le véritable nom est Baptiste . Le récit, lui, renvoie au passé récent de Yumaï, celui de l’enlèvement suivi de la séquestration de sa famille , quelque part, dans le désert , au Sahara ou au Moyen-Orient, par un groupe de djihadistes . Cette séquestration a duré plusieurs mois -rien n’est certain- sous la surveillance constante des terroristes . Yumaï en est le seul rescapé , les autres otages étaient sa mère, son père, ses deux petits frères . Au moment de l’enlèvement, Yumaï avait 13 ans, il en a 14 désormais .
Les échanges entre le garçon et le « débriefeur »-appelons-le ainsi- sont difficiles .Le garçon est en partie amnésique, mais, par ailleurs, il se refuse à révéler un certain nombre d’éléments, il semble dans un état de « sidération » ,se décrit comme révolté par une mère trop pieuse et un père trop faible, et, surtout, très attaché à son petit frère, Louis . Cela , c’était avant la « séparation ». La séparation,on le comprend, c’est le moment où il n’a plus vu sa famille. C’est la charnière de l’histoire de Baptiste. Mais, Yumaï l’a dit d’emblée,  « Baptiste est mort »…Que s’est-il passé ?
La force du roman repose sur la tension entre ce que le «  débriefeur » veut faire dire à Yumaï, et ce que celui-ci refuse de dire, ou a oublié. Oubli réel ? Pudeur ? Honte ? Crainte des conséquences ? Terreur rétrospective?Avec la plus grande sobriété , dans l’économie des mots, Alain Blottière nous fait palper cette absolue terreur, qui a accompagné séquestration, soif, faim, vexations, sévices, maladie . Le roman ne sombre jamais dans le pathos, malgré l’horreur des faits .
Les événements sont révélés par petites touches, presque impressionnistes, au moment où ils se révèlent à Yumaï lui-même : nous apprenons en même temps que le héros se souvient , c’est pourquoi l’ émotion s’intensifie d’une révélation à l’autre .
Au cours de la narration, sont décrits : les geôliers,leur jeunesse -des enfants pour certains- leur barbarie, mais aussi leurs gestes de tendresse – parfois-, leurs prières, leurs rires, leurs perversions . Tous, consomment ce que Yumaï appelle « les comprimés de courage » , qui les assujettissent et les conduisent à tuer : ils tueront pour ne pas l’être . Les descriptions de paysages sont lyriques et exceptionnelles : le lecteur lui-même se sent au milieu du désert . La langue , très musicale ,se déroule en litanies, grâce à une typographie et des sonorités qui apparentent le roman à un poème.
Nous sommes les spectateurs d’une tragédie poignante, à l’antique, au dénouement inéluctable. Si la première question du psychothérapeute est : tu peux me dire comment Baptiste est mort ? ce n’est qu’ à la toute fin du livre que nous connaîtrons la profondeur de cette tragédie.
Un roman magnifique, inoubliable . E.M. 3/05/17
Prix Décembre 2016

 

 
Jean-Christophe RUFIN – Le Tour du monde du roi Zibeline Gallimard (avril 2017)
 
Faire le tour du monde en un week-end de trois jours… Impossible, me direz-vous ? Je vous répondrai le contraire. Je viens de le faire en compagnie du Roi Zibeline, sous la plume étonnamment romanesque de Jean-Christophe Rufin.
Mais qui est ce roi au nom aussi doux que la fourrure de ce petit mammifère ? Il s’agit du comte Maurice Auguste Beniowski qui fut longtemps l’aventurier et voyageur le plus célèbre du XVIIIème siècle dont les mémoires, écrits en français, ont remporté un immense succès. Supplanté par d’autres navigateurs et explorateurs, il tomba dans l’oubli, bien que son souvenir demeure très présent dans les trois pays qui se disputent sa citoyenneté : la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne. Jean-Christophe Rufin en a entendu parler pour la première fois en Pologne et, passionné par le destin de ce personnage, il a contourné le récit historique grâce à un artifice romanesque : une rencontre entre Benjamin Franklin, père fondateur des Etats Unis d’Amérique, Auguste Beniowski et sa belle compagne, Aphanasie.
Tour à tour, nos deux héros, avec leurs sensibilités propres vont s’emparer de leurs aventures pour les conter à Franklin. L’épilogue nous livrera le but de cette rencontre.
Auguste est le premier à prendre la parole : nous sommes au siècle des Lumières et ce jeune aristocrate hongrois solide et volontaire va apprendre en même temps que le français les idées de son temps grâce à son précepteur venu de Paris. En parallèle, son père veut lui faire suivre une formation militaire et l’initier à l’art de la guerre. Guerres qui le mèneront en prison puis en exil dans les profondeurs sibériennes où il fera la connaissance de la très jeune Aphanasie, fille du gouverneur du Kamtchatka, en deviendra à son tour le professeur et en tombera amoureux. Ils fuiront ensemble depuis la mer de Bering jusqu’à la Chine, le Japon, Formose, Macao puis l’Europe et Paris d’où il sera rapidement éloigné pour une mission d’implantation à Madagascar dont il deviendra roi au prix de nombreux périls.
Cinq périodes vont jalonner ce récit dont tour à tour Auguste et Aphanasie nous conteront les péripéties, aventures, intrigues et périls dont Franklin est avide et attend chaque jour avec joie, impatience et parfois indignation, les derniers détails.
Mais ce n’est pas seulement un roman d’aventure, c’est aussi le roman d’une époque et de l’état du monde, ayant pour décor ce si brillant XVIIIème siècle dans lequel l’admirable Aphanasie qui a suivi Auguste au prix de la destruction du cadre stable de sa vie avec l’inconnu de l’existence d’ errance et de danger, ne trouve pas sa place lorsqu’elle débarque à Paris où toute femme élégante et respectée doit tenir un salon pour exercer la conversation. Là où Auguste brille, Aphanasie reste dans l’ombre. Dans ce combat permanent qu’est la vie mondaine, elle apprend ce qu’est la vanité et l’insolence. C’est grâce au baron Holbach que son parcours va changer, elle va opposer aux idées abstraites et gratuites, celles de l’expérience et de l’observation et c’est avec Diderot que ses celles-ci vont s’incarner. Elle cédera au marivaudage pour faire comprendre à Auguste ses négligences.
Un magnifique portrait d’une femme qui voulait apprendre le français pour lire la Nouvelle Héloïse, aventurière malgré elle, fine psychologue, observatrice et amoureuse et également celui d’un homme qui incarne le devoir, la fraternité, l’autorité et le courage.
Jean-Christophe Rufin nous charme avec une écriture qui a conservé quelques mots désuets et formules anciennes qui en exhaussent toute l’élégance. En débroussaillant le texte original publié à Londres en 1789, et par la magie du romanesque dont il a l’art, il recrée un fabuleux et enthousiasmant récit de voyage, d’aventure et de formation.
Les lecteurs curieux seront comblés !                                       MBM le 16/04/2017
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Trois saisons d’orage de Cécile Coulon (Editions Viviane Hamy- 2017))
 
L’histoire se situe aux Trois Gueules, défilé de roches grises dont les flancs donnent du travail aux hommes de la région. A l’intérieur des terres, le village des Fontaines subsiste grâce à l’extraction de la pierre jusqu’au jour où les Frères Charrier y ouvrent une carrière, absorbant leur concurrent en faillite. Une nouvelle économie s’installe, les fermiers nourrissent les ouvriers que l’on surnomme « les fourmis blanches », le village prospère et ils y fondent même leur propre école.
C’est dans ce village qu’arrive André, jeune médecin, choqué par les affres  de la guerre, qui s’y rend une fois par semaine pour y soigner ses habitants.
C’est dans ce village qu’André va s’installer à 40 ans, rachetant « La Cabane », une belle propriété où il avait été appelé pour sauver un enfant de la mort, en vain.
C’est dans ce village où il n’a pas réussi à attirer Elise, la mère de son fils Benedict, qu’il va décider de le prendre sous son aile et de l’encourager à embrasser la même profession.
C’est dans ce village que Bénédict, devenu médecin à son tour, fera venir Agnès, la belle citadine, pour l’épouser et lui donner une unique fille, Bérangère.
C’est dans ce village que leur famille sera à jamais liée par un secret à une autre famille d’agriculteurs, paysans robustes et bien différents d’eux.
C’est dans ce village que vont se nouer des amours, des amitiés, des joies et des drames.
C’est par la voix de Clément, le curé du village, cet homme qui n’a pas d’histoire mais qui peut raconter la leur que nous allons plonger dans cette saga familiale qui réunit les thèmes de prédilection de Cécile Coulon, l’opposition ville/campagne et la lutte entre l’homme et la nature.
Le style fort, ciselé, précis, empreint du classicisme du roman social du XIXème siècle, enveloppe le lecteur dans une histoire marquée par l’exode rural, les inégalités sociales, la place des femmes et la fatalité des forces contre lesquelles l’homme ne peut rien.
Trois saisons d’orage, trois générations dans le décor des falaises de Trois Gueules : ce  roman puissant et ambitieux confirme la virtuosité narrative de Cécile Coulon dont c’est le neuvième roman… Elle va avoir 27 ans !                                               MBM 11/04/20017
 
 
Adélaïde de Clermont Tonnerre Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le Dernier des nôtres, une histoire d’amour interdite, à l’époque où tout était permis Grasset, 2016
Le roman débute à Manhattan en 1969. New York est alors la ville de tous les possibles pour qui a de l’énergie, du courage et de l’audace. Werner Zilch est un jeune homme pressé, bien décidé à devenir riche en investissant avec son ami Marcus dans l’immobilier. Werner n’est pas un héritier, il a été adopté à trois ans par un couple de la classe moyenne. Grand séducteur, il mord la vie à pleines dents et se sent maître de son avenir. La rencontre fortuite d’une belle jeune femme artiste et un peu énigmatique agit sur lui comme un électrochoc. Werner a un coup de foudre fulgurant pour Rebecca Lynch, la fille unique d’un des hommes d’affaires les plus riches de New York. Il est prêt à tout pour s’approcher de celle qu’il nomme déjà La Femme de ma vie.
Le deuxième chapitre se passe en Allemagne, en Saxe, en février 1945, plus précisément à Dresde. La ville est alors un champ de ruines ravagées par les incendies. Au cœur du chaos et de la fournaise quelques rescapés de la Croix Rouge essaient en vain de soulager les blessés lorsque deux jeunes soldats apportent au chirurgien sur un brancard une jeune femme agonisante et en train d’accoucher. Avant de mourir Luisa a juste le temps de dire : « Il s’appelle Werner, Werner Zilch. Ne changez pas son nom. Il est le dernier des nôtres »
Werner ne connaît pas son passé. Il vit à cent à l’heure dans l’effervescence des années 70. Rebecca lui fait rencontrer la jetset new-yorkaise où il croise Andy Warhol, Tom Wolfe, Duke Ellington et tant d’autres. Lorsqu’enfin Rebecca accepte de l’inviter chez ses parents, la rencontre est catastrophique. Werner se sent blessé par l’arrogance de M Lynch et choqué par l’attitude de Judith Lynch. Quel souvenir a-t-il évoqué à cette ancienne déportée ? Quel mal porte-t-il ? Quel passé inavouable interdit leur histoire d’amour ? Werner se retrouve seul avec ses questions car Rebecca a disparu…
Le roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre progresse ainsi par une alternance de chapitres et de récits qui permettent au lecteur d’approcher peu à peu de la vérité des personnages. L’auteur maintient le fil narratif entre fiction et réalité historique avec une grande maîtrise du rythme et du suspense. L’énigme du titre ne sera révélée qu’à la toute fin du roman. Le Dernier des nôtres est un thriller qui vous emportera de la chute de l’Allemagne nazie à la conquête spatiale et l’effervescence d’un monde nouveau où les fantômes du passé ne sont jamais très loin. Vous ne le lâcherez pas !
Adélaïde de Clermont-Tonnerre a reçu le Grand Prix du Roman de l’Académie Française 2016 pour Le Dernier des nôtres, une histoire d’amour interdite, à l’époque où tout était permis.     E.G. 23/01/2017
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Leila Slimani Chanson douce Gallimard août 2016
Un titre paisible , un roman bouleversant ! Dès le premier chapitre la fin de l’histoire est révélée dans toute l’atrocité de la scène du crime. « Adam est mort. Mila va succomber. » Pas de suspense,et pourtant Leila Slimani ne ménage pas le lecteur , dans un huis clos de plus en plus oppressant qui va se réduire à la chambre des enfants où aura lieu la tragédie , à la manière d’un avocat, elle retrace les diverses péripéties qui permettent de saisir l’inconcevable .
Myriam, a renoncé à son métier d’avocate, pour se consacrer à ses deux enfants qu’elle adore et qu’elle n’a voulu confier à personne, pour mieux les protéger, ressent tout à coup le besoin de reprendre son activité . Le jeune couple se met en quête d’une nounou . Louise fait alors irruption dans leur vie , C’est la perle rare, très vite devenue indispensable par toutes les initiatives qu’elle va prendre dans leur univers quotidien . Paul et Myrian ne cessent de faire l’éloge de celle que les enfants vont adorer, sans pour autant essayer de la connaître davantage . Louise cache bien ses blessures : la mort de son mari, les dettes qu’il a laissées, l’adolescence difficile de sa fille Stéphanie . Aussi apprécie-t-elle la vie aisée facile dans l’appartement du Xè , la liberté dont elle profite, la sensation de faire partie de la famille, puisqu’ils l’emmènent en Grèce dès les vacances . Des relations ambigues de dépendances et de domination vont s’instaurer entre Louise Myriam et Paul . Peu à peu jalousies, rancoeurs, critiques acerbes, haine succèdent à l’euphorie et à l’affection du début . Louise, lassée de ce bonheur de babby-sitter, devient mélancolique, moins patiente avec les enfants et révèle ses fêlures, Paul et Myriam , trop confiants ou débordés par leurs activités, laissent passer des signes inquiétants de violence dans le comportement de Louise ou des enfants . Pourtant la narratrice ne manque pas de les souligner dans le récit rétrospectif , comme des preuves à charge des uns et des autres . Leila Slimani dénonce les modes de vie de notre société : les préjugés de classe, la conception de la famille, de l’éducation, les difficultés de concilier réussite professionnelle et vie familiale, Elle insiste surtout sur , le déterminisme social , le sort des plus démunis, immigrés ou sans papier, des nounous confrontées à des milieux aisés, qui vivent dans un monde parallèle, sans existence visible. Une écriture sèche, concise, pratiquement blanche, pour évoquer le fait divers, ou la descente dans la folie, une écriture, beaucoup plus sensible et poétique pour traduire le monde de l’enfance, l’insouciance des adultes privilégiés, la souffrance d’une mère en état de choc . La construction du roman repose sur d’ habiles oppositions : la fin l’emporte sur le début , Myriam la mère comblée, épanouie dans son métier d’ avocate /Louise la mère par procuration et de plus en plus frustrée, Stéphanie, la fille non désirée et reniée/ Adam /Mila, les enfants choisis et choyés, Myriam et Paul soucieux en bons patrons de ne pas humilier Louise/ Louise victime de leur bonne conscience . Chanson douce, un deuxième roman époustouflant, bien placé sur la liste des Prix littéraires , est un grand livre de la rentrée, qui vient d’obtenir Le Prix Goncourt 2016 S.D 14/11/16

 

Destiny, Pierrette Fleutiaux – Actes Sud (avril 2016)

Migrant : un mot si souvent entendu sur les médias que l’on rattache à des images poignantes, terrifiantes, d’hommes et de femmes en fuite, entassées dans des embarcations de fortune pour rejoindre des rives plus sécurisantes mais souvent victimes de prédateurs à l’affût. Pour Anne, ce ne sont que des images qui la bouleversent, certes, mais c’est un peu irréel pour elle, confortablement installée dans sa vie parisienne, classe moyenne aisée et éduquée, qui se prépare aux joies d’être grand-mère.

Migrant : ce jour-là, dans le métro, ce mot va rencontrer la réalité, va croiser un visage, celui de Destiny, jeune nigériane de 27 ans, enceinte et totalement démunie.

Tant de différences entre ces deux femmes et pourtant… Celles que tout sépare vont s’apprivoiser, se heurter, se comprendre, malgré de puissantes forces contraires et de sinistres souvenirs pour Destiny, cette lutteuse au prénom porteur de promesse, qui a laissé son pays avec toutes ses désespérances, a traversé la Lybie puis la Méditerranée à bord d’un Zodiac pour arriver en France avec deux enfants et un à naître dans un dénuement total.

Anne va se heurter à la violence de ce passé qu’elle ne comprend pas toujours, se plonger dans les dédales d’une vie misérable et étrangère, mais malgré elle, et comme par déclic, elle va se donner une mission et redonner un vrai sens au verbe aider… pas très éloigné du verbe aimer.

Destiny va devenir sa protégée, même si parfois elle la bouscule dans ses certitudes et la dérange.  Tout est dans l’instinct et la relation est vraiment authentique.

Rapprocher les humains dans une improbable rencontre, contrer l’indifférence que peut générer le spectacle de la misère, sont les sujets essentiels que Pierrette Fleutiaux tente d’aborder dans ce livre fort et lucide.  Merci et bravo, Pierrette, d’avoir eu le courage de nous offrir ce beau récit qui est plus qu’une histoire… une magnifique leçon de fraternité.

Pierrette Fleutiaux sera invitée par notre Association Culture et Bibliothèques pour Tous à l’Hôtel Best Western d’Angleterre le jeudi 24 novembre à 14 h 30.  Je vous rappelle qu’elle est l’auteur d’une œuvre littéraire de tout premier plan, très éclectique et qu’elle fut lauréate du prix Femina pour son roman Nous sommes tous éternels en 1990 et de notre Prix CBPT pour Des Phrases courtes ma chérie en 2002.                       MB.M. 4/11/16

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L’Opticien de Lampedusa, Emma-Jane Kirby – Editions des Equateurs (1er septembre 2016)
L’Opticien de Lampedusa est un homme d’une cinquantaine d’années qui mène une vie honnête et tranquille sur son île dont le nom évoque bien moins que le prince du même nom auteur du Guépard, le souvenir  du terrible naufrage du bateau parti de Lybie, transportant 500 migrants somaliens et érythréens, le 3 octobre 2013 et faisant de ce petit bout de terre, l’asile des survivants.
L’opticien de Lampedusa aime les sardines grillées, les apéros avec des amis et les sorties en bateau. Quelques jours de vacances et ils décident avec sa femme et trois autres couples d’une sortie en mer au large de l’île. Détente, joie de vivre et parties de pêche sont au programme. Ce matin-là, voulant profiter du lever de soleil, il entend des bruits lointains qu’il prend pour des cris de mouette mais le bateau s’en rapproche et tout l’équipage seretrouve au cœur d’une tragédie :  ce ne sont pas des oiseaux mais des hommes et des femmes qui crient et luttent pour leur survie, s’agrippent au bateau, tendent des mains, des visages crispés. Il faut sauver ces vies  qui ont fui leur pays, la persécution et la tyrannie mais déjà des dizaines de cadavres flottent.
Ils en sauveront 47, plus que cette embarcation de plaisance conçue pour dix personnes ne peut en transporter, les ramèneront à terre où certains seront malades, d’autres dignes et silencieux, d’autres d’une pudeur qui nous rappelle que ces étrangers sont aussi nos frères.
L’Opticien de Lampedusa, c’est le récit poignant et véridique d’un sauvetage en mer réellement vécu, récit qui nous sensibilise au plus haut point car l’opticien (il ne portera jamais de prénom dans le livre), ce pourrait être vous, moi, nous tous dans ce bateau. Un autre bateau est passé, sans s’arrêter, dans cette mer pleine de vie et de mort. Et nous, que ferions-nous  car,  comme l’opticien, ne nous est-il pas arrivé de voir des choses et décidé de ne pas les voir ?
L’opticien de Lampedusa, c’est une parabole sur un homme qui a un éveil de conscience, sur un homme qui avait les yeux fermés, dont l’attention n’avait même pas été attirée par cette femme qui recueillait des vêtements pour les migrants dans cette île où il y en avait plus que d’habitants et qui n’avait rien à leur offrir.
L’Opticien de Lampedusa, c’est aussi le questionnement intérieur d’un homme qui s’interroge sur la nature équivoque de la mer à la fois généreuse et siège de tant de drames qui a une loi qui n’est pas celle des migrants, sur le devenir de ces vies écornées et blessées, sur l’indifférence politique de certains pays.
Faut-il vivre une telle mésaventure pour ouvrir les yeux, comprendre et agir ?
Emma-Jane Kirby est journaliste à la BBC. Elle a choisi, au lieu d’interviewer des migrants, de rencontrer des italiens ordinaires affectés par cette crise et d’en faire une série de reportages diffusés pendant six minutes sur la BBC. L’Opticien de Lampedusa a été le sujet d’un de ces reportages récompensé par le prix Bayeux-Calvados, lequel s’est transformé en ce magnifique petit livre que l’on referme en se disant qu’il nous aura peut-être aider à voir… C’est son métier, au fait ?                            MBM
 

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 Une allure folle

Une Allure Folle, Isabelle SPAAK – Editions des Equateurs (février 2016)

   Isabelle SPAAK est journaliste et écrivain. Elle est issue d’une grande famille belge. Son père Fernand SPAAK était un diplomate et son grand-père Paul-Henri SPAAK fut l’un des hommes d’état fondateurs de l’Europe.
   A l’âge de vingt ans la vie d’Isabelle vola en éclats lorsque sa mère Annie assassina d’un coup de carabine son mari volage, Fernand, puis se suicida ensuite par électrocution.  Des années plus tard, pour tenter de comprendre sa mère,pour mettre des mots sur cette tragédie familiale passée sous silence, Isabelle Spaak écrivit un premier roman ça ne se fait pas en 2004 qui lui valut le Prix Rossel (l’équivalent du prix Goncourt en Belgique).
   Dans Une allure folle, Isabelle Spaak  part sur les traces de sa grand-mère Mathilde. Elle visite les lieux où Mathilde et Annie ont habité en Belgique, en France, en Italie, pour tenter de mieux comprendre la vie et le destin de sa mère Annie, et par là même relier les fils de sa propre histoire. Grâce à des photos et du courrier retrouvé dans une malle l’auteur replace peu à peu les pièces du puzzle d’une vie hors du commun.
Dans la Belgique de l’entre-deux-guerres Mathilde mène grand train. Elégante, d’une allure folle,  elle s’amuse et voyage beaucoup. Mathilde est une demi-mondaine un peu extravagante, une cocotte, entretenue par plusieurs hommes de la bonne société. En 1920 elle rencontre un riche courtier maritime italien Armando. De cette union nait une fille, Annie, fille illégitime car Armando est marié et ne la reconnait pas. Père très souvent absent, il est cependant généreux. Mère et fille portent abusivement son nom. Leur vie est tissée de mensonges et de faux-semblants, mais aussi de fantaisie et de joie de vivre.  Mathilde impose sa fille dans la bonne société de Bruxelles. Annie n’apprendra la vérité sur son nom qu’au moment où elle s’apprête, encore mineure, à épouser Guillaume…elle tombe de haut ! Avec courage et pugnacité Annie obtient d’Armando, son père, qu’il l’adopte juste à temps pour que le mariage puisse avoir lieu et que l’honneur soit sauf.
   Du courage Annie en a à revendre comme l’attestent les rapports de Guillaume chef d’un réseau de résistance pendant la guerre. A sa fille elle a raconté qu’elle faisait des kilomètres à vélo dans les bois…  Puis le couple explose : Annie abandonne Guillaume et ses trois enfants, et épouse Armand dont elle aura aussi trois enfants. Isabelle Spaak est la fille d’Annie et d’Armand.
   Dans ce récit sensible, subtil, sans fioritures, l’auteur tente de capturer l’image et le souvenir de sa mère et de sa grand-mère dont les vies étaient si liées. Au fil de courts paragraphes où la narratrice passe souvent abruptement d’une époque à une autre, comme lorsqu’on regarde des photos de famille, se dessine le portrait de trois femmes fragiles et fortes, Mathilde, Annie et Isabelle. Avec pudeur et prudence elle s’approche de la mémoire interdite. Et puis, coup de théâtre, une lettre de YadVashem lui apprend que l’Etat d’Israël va honorer Annie du titre de Juste pour avoir sauvé des enfants juifs pendant la guerre. Le nom d’Annie, la criminelle, gravé sur le mur des Justes ? « Ma mère a repris figure humaine cet après-midi »  écrit-elle (p181)…

Isabelle SpaakJe vous recommande la lecture de ce beau roman autobiographique ! E.G. 1/07/16

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La fievre de l'aube    

La Fièvre de l’aube, Robert GARDOS – Robert Laffont (2016)
   Trois semaines après la fin de la guerre un bateau affronte les eaux de la Baltique en direction de la Suède. A son bord des soldats et des rescapés des camps, en très piteux état. L’un d’eux se nomme MiklόsGάrdos. Il a 25 ans, pèse une plume, est presque mourant car ses poumons sont ravagés par la tuberculose.
   Grâce aux soins prodigués à l’hôpital de Lärbro dans l’île de Gotland,Miklόs est passé de 29 kg à 47 kg, mais le Dr Lindholm est formel : au vu de ses radios Miklόs en a au mieux pour 6 mois à vivre.
Mais Miklόs a décidé qu’il allait vivre, qu’il allait se marier, et qu’il guérirait !
Il écrivit au Bureau Suédois d’enregistrement des réfugiés pour obtenir les adresses postales des jeunes filles et jeunes femmes originaires de Debrecen, sa ville natale en Hongrie, qui étaient soignées dans différents hôpitaux de Suède. De sa belle écriture il se mit alors à écrire 117 lettres, toutes les mêmes. Seuls les prénoms et noms de famille changeaient. L’une des destinataires était Lili Reich, âgée de 18 ans, soignée au camp de Smalandsstenar. Elle aussi est une rescapée de justesse des camps de la mort. Peu à peu Miklόs et Lili s’écrivent tous les jours. Miklόs en est maintenant sûr : c’est elle, Lili, sa future femme. Au fil des lettres échangées ils tombent amoureux. En dépit des obstacles à première vue insurmontables, la distance, leur santé très précaire à tous les deux, l’administration, le froid polaire… ils réussissent à se rencontrer.
   Première rencontre mémorable : Miklόs, qui est tombé dans un des trains, a cassé un verre de ses épaisses lunettes, qu’il a réparé avec du papier journal… Toutes ses dents sont en métal… Lili prend peur et demande à son amie Sάra de se faire passer pour elle. Au bout de quelques minutes, au milieu du parc qu’ils traversent, Miklόs dégage son bras de celui de la jeune fille, se tourne vers Lili qui marche en retrait et lui dit « C’est ainsi que je t’imaginais. Depuis toujours. En rêve. Bonjour, Lili ».
Toutes ces lettres échangées Lili les confia à son fils Péter cinquante ans plus tard. Péter n’en avait jamais rien su. Miklόs était alors décédé.
C’est un très beau roman vrai !
Robert GardosPeter Gardos est cinéaste. La Fièvre de l’aube est son premier roman qu’il a adapté lui-même au cinéma . E.G. 1/07/16
 
 
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Marrie Darrieussecq LGLth (1) Marie Darrieussecq  Etre ici est une splendeur  POL 2016

Le Musée d’art moderne de la ville de Paris consacre dès le 8 avril 2016, une exposition à Paula  Modersohn- Becker cette femme peintre allemande, si méconnue. Marie Darrieussecq a collaboré à cette monographie, s’ étonnant que Paris n ‘ait pas encore rendu hommage à Paula M.Becker . En C’est à Paris qu’ elle a fréquenté , au cours de nombreux séjours, l’avant-garde artistique et le Salon d’automne, fascinée par Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Picasso… Paula Modersohn-Becker put développer son propre langage pictural, dans lequel transparaissent des éléments de fauvisme, d’expressionnisme, de cubisme, d’art japonais et même des inspirations bien plus anciennes. La force expressive de son œuvre résume à elle seule, avec une très grande simplicité, les principaux aspects de l’art au début du XXe siècle.
De nombreux voyages sur les traces de cette artiste originaire de Dresde, à Worpswede , village d’artistes, où elle vécut avec son mari, le peintre Otto Modersohn, à Londres, Berlin …l’étude de sa correspondance avec Clara Westhoff, avec Rilke très lié à Paula , bien qu’il ait choisi Clara comme épouse…ont passionné Marie Darrieussecq pour cette artiste, en quête comme Virginia Woolf, de liberté, d’influences artistiques modernes et surtout d’un lieu à soi pour se consacrer totalement à la création .
Méprisée par son entourage pour ne pas respecter la vocation d’épouse, de femme au foyer, peu appréciée pour ses audaces esthétiques à son époque ; son œuvre qualifiée même « art dégénéré » à l’instar de tous les expressionnistes allemands, fut exclue des musées à l’avènement du national-socialisme. !
Et pourtant comment ne pas s’extasier avec Marie-Darrieussecq sur cette femme qui mourut à trente ans, juste après avoir donné naissance à son bébé , en laissant un nombre important de dessins et de tableaux : de très étonnants autoportraits et des natures mortes, des paysages .
Marie Darrieussecq s’enflamme au cours de ce récit où glissent de plus en plus de critiques personnelles contre une société machiste qui n’a jamais reconnu aux femmes le droit d’exister en tant qu’ artistes : Paula Modersohn-Becker, s’affirme en tant que femme dans de nombreux autoportraits en se peignant dans l’intimité : l’une des premières à oser se peindre nue, sans aucune complaisance, toujours à la recherche de son moi le plus intime, mais c’est surtout son Journal qui révèle son désir de peindre et de peindre vite « des éclats de vie » et où elle confie son obsession «  devenir quelqu’un ». Marie-Darrieussecq dans un beau texte poétique, non seulement rend un bel hommage à la femme, à l’artiste, mais en exalte la splendeur d’être là .  S.D. 24/04/16

Darrieusseq Livre thYXAWPHZ1                Etre ici est une splendeur !                                    4905776_7_2d30_marie-darrieussecq-devant-des-oeuvres-de-paula_5307eacfa9737e8b21a939c281fff065

 

iVa et poste une sentinelle mages Harper Lee ses é romans images
Peut-être avez-vous lu le best-seller de l’Américaine Harper Lee  paru en 1960 Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ? Ce roman a eu un succès planétaire et est devenu pour les Américains un livre culte étudié dans les écoles et les universités. L’histoire se passe dans les années 30, pendant la période de la Grande Dépression, et de l’essor du mouvement des droits civiques pour les Noirs, dans une petite ville du sud des Etats Unis, en Alabama. Atticus Finch élève seul ses deux enfants, son fils Jem et sa fille surnommée Scout, d’une façon assez libérale, avec l’aide de la nounou noire Calpurnia. Atticus Finch est un homme intègre, un avocat blanc, qui se retrouve commis d’office pour défendre un Noir injustement accusé de viol par une jeune fille blanche. Pour Scout, la narratrice, petite fille délurée, pleine de vie, un peu garçon manqué, Atticus, c’est ainsi qu’elle appelle son père, est son modèle et son dieu.
La renommée du livre fut encore renforcée par le succès du film de Robert Mulligan « Du silence et des ombres » avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus Finch. Atticus Finch, l’incarnation de la vertu et du courage, fait partie de la liste des plus grands héros du cinéma américain.
On pensait qu’Harper Lee n’avait écrit qu’un seul roman, aussi la parution de Va et poste une sentinelle quelques mois avant la mort de l’auteure (elle est décédée en février 2016) a été une grande surprise pour tout le monde. Il ne s’agit pas, à proprement parler, de la suite de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Ce roman avait été écrit avant, mais n’avait jamais été publié.
Le titre choisi est un extrait d’une citation du prophète Isaïe : « Va et poste une sentinelle ; qu’elle annonce ce qu’elle verra ». Dans ce roman l’action se situe dans les années 50. Jean Louise Finch est une jeune femme de 26 ans qui vit maintenant à New York. Son surnom Scout appartient à son enfance heureuse à Maycomb dans l’Alabama. C’est là qu’elle se rend en train pour de courtes vacances, se réjouissant de revoir son père adoré Atticus, et aussi son ami Henry Clinton, qui compte bien réussir à l’épouser. Jean Louise n’a pas perdu l’anticonformisme et la liberté de parole de la petite Scout. Elle supporte toujours aussi mal les conseils de sa tante Alexandra et l’esprit étriqué de la société blanche de Maycomb. Par hasard, en rangeant des journaux laissés par son père, Jean Louise tombe sur un petit fascicule intitulé La Peste Noire. Elle le parcourt écœurée par le contenu épouvantablement raciste. Son malaise et sa révolte augmentent encore lorsqu’elle surprend son père et Henry participant à une réunion de l’association locale des défenseurs de la suprématie de la race blanche. Atticus, son avocat de père, si admiré est donc raciste ! Quelle désillusion ! L’affrontement entre le père et sa fille sera brutal et douloureux. Mais Atticus défend calmement ses idées « Souhaites-tu voir des cars entiers de Noirs débouler dans nos écoles, nos églises et nos théâtres ? Souhaites-tu les voir entrer dans notre monde ? »
La déségrégation est en marche dans les années 50. Dans le sud les relations sont extrêmement tendues entre les communautés. Il y a beaucoup de peur et de colère de part et d’autre. Même Calpurnia, sa nounou noire qui l’a élevée et choyée, ne veut plus avoir de contact avec elle. Atticus Finch est ici un personnage nettement plus ambigu ! Pour Jean Louise, et pour le lecteur, le héros est tombé de son piédestal…
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur tenait un peu du conte, du roman initiatique. Va et poste un sentinelle, roman moins achevé sur le plan littéraire, est beaucoup plus complexe et politique.
Harper Lee brosse le portrait d’une société en pleine mutation, inquiète, révoltée, travaillée par des peurs et des fantasmes, où la question raciale est centrale. Ce portrait entre à bien des égards en résonance avec la situation sociale et politique actuelle aux Etats-Unis dans le contexte électoral présent .
Harper Lee XVM829786ec-d722-11e5-9ab5-0eba838120ed Je vous conseille de découvrir ce roman qu’Harper Lee écrivit en 1957, dont les thèmes sont troublants et actuels. E.G. le 7/ 04 /2016

 

Afficher l'image d'origine Philippe Claudel L’Arbre du pays Toraja Stock, 2016
Philippe Claudel surprend toujours par des romans d’inspiration singulière : ici pas de regard sur l’Histoire, pas de critique sociale, plutôt une œuvre intimiste, une réflexion philosophique sur le sens de la vie et de la mort .
Au retour d’un voyage en quête d’images pour un nouveau film, le narrateur découvre ce message de son producteur Eugène «  Tu vas rire, j’ai un vilain cancer » Un sourire de tristesse lui rappelle que depuis quelques années, il est encerclé par la mort, et qu’il a toujours essayé de ne pas y penser.
  Mais la cinquantaine venant, il ressent un désarroi certain, que comblaient jusqu’à présent les soirées avec son ex femme, toujours liés par une tendresse réciproque depuis que la mort de leur bébé les avait séparés . C’étaient aussi les conversations d’Eugène, leurs retrouvailles dans un grand restaurant, autour d’un bon repas, d’ excellent vin, à propos d’un film, d’un bon livre, que lui conseillait son joyeux compagnon, toujours avide de vivre, comme si le temps lui était compté.
Le roman pourrait prendre une tonalité tragique : comment continuer à vivre avec autant d’insouciance ? Comment lutter contre un sentiment d’accablement,  puisqu’il va falloir accompagner son ami dans l’urgence de la maladie, « payer son écot au drame humain »
C’est alors que le narrateur se rappelle Sulawesi, ses paysages d’un vert apaisant, ses parfums envoûtants, les gens souriants, dont l’existence est rythmée par la mort et qui lui ont fait découvrir sur un beau fond de silence, l’arbre remarquable, majestueux du pays Toraja : sépulture pour les enfants morts dès les premiers mois.
   Notre civilisation rejette la mort et pourtant combien de philosophes depuis l’Antiquité nous ont appris que philosopher c’était apprendre à mourir et qu’apprendre à mourir c’était apprendre à vivre, à aimer la vie !
Avec Eugène,lors d’une rémission, ils s’interrogent : « Quand donc tombons-nous malades ? Quand tout va bien ou quand tout va mal ? » Le monde médical reste perplexe, dans cet état de vacuité, seule une rencontre singulière, qui lui rappelle son amour du cinéma, va donner libre cours à son imagination , lui redonner le goût de la vie et le désir de transposer en images, ses interrogations sur l’action corrosive du temps, sur la métamorphose du corps .
Pour continuer à faire exister la maison de production d’Eugène, c’est à Michel Piccoli  qu’il choisit de proposer le rôle principal de son film, La Fabrique intérieure .
Philippe Claudel , avatar discret du narrateur, aborde avec tellement de naturel, d’élégance , et de révolte aussi , cette approche de la Mort, que c’est la Vie qui triomphe avec humour et poésie dans les moindres manifestations du quotidien : un beau livre, un excellent vin , le charme d’une rencontre, la sensualité d’un corps, la volupté d’un parfum, la valeur de la fidélité, la richesse de l’amitié jusqu’à la rencontre emblématique avec Kundera , et son Insoutenable légèreté de l’être, cher à Eugène. Une subtile mise en abyme de tout le roman, Une Vanité pour nous rappeler l’échéance inéluctable , une belle métaphore pour célébrer les plaisirs de la vie, de l’amour, de l’art, de la musique… autant d’émotions « pour calmer son cœur » et apaiser celui du lecteur par la magie d’une écriture poétique.
Ph Claudel l'Arbre du Pays Toraja « Ce livre devrait vous plaire »  S.D. le 16/02/16

Quand le diable sortit de la salle de bain - Sophie Divry , Quand le diable sortit de la salle de bain Noir sur Blanc (Notabilia) août 2015

Il y a des livres drôles qui ne le sont pas vraiment , encore moins lorsqu’ il s’agit de roman sociétal, comme La Condition pavillonnaire, avant-dernier roman de Sophie Divry .
Si de nombreux romans en cette rentrée littéraire, traitent de la précarité et de la panne d’inspiration : souvent le narrateur écrivain vit de façon douloureuse, voire tragique les affres de la page blanche et la dérive sociale qui le guette.
Sophie Divry tente cette gageure : Quand le diable sortit de la salle de bain, est en revanche un livre drôle, souvent loufoque, voire délirant, autant que le suggère le titre, sur ce sujet grave .
La narratrice au chômage, un écrivain aux abois, en panne d’inspiration, court après les piges , son éditeur lui réclame le prochain manuscrit, ses allocations tardent et ne couvrent pas ses factures impayées, loyer, électricité… quand l’huissier débarque dans sa vie, un matin, pour saisir le peu qu’elle possède.
Que faire ? Retourner se refaire une santé dans sa famille où l’on a toujours eu peu de considération pour son travail, où elle va se retrouver confrontée à la sempiternelle question : Ecrivain ? Est-ce un métier ? Non , plutôt revenir se réfugier dans la salle de bain, où rien n’a été enlevé et tirer le diable par la queue, tout en cherchant de petits boulots peu gratifiants et une nouvelle inspiration  plus lucrative : un conte un peu mièvre pour enfant  ? Un roman d’un érotisme torride ? Le récit des histoires d’amour de son ami Hector,  obsédé par le désir de conquête?
Cédant aux folles tentations de son démon Lorchus , Sophie Divry , improvise avec humour, joue avec l’écriture, trouve un langage, ruse avec le burlesque, invente  une forme romanesque originale et truculente pour exprimer avec ironie, les délires, le malaise et le mal-être de ceux qui tombent et basculent très vite dans les galères de la précarité et de la recherche d’emploi.
« Ce roman raconte une histoire : sans prétendre dresser un tableau objectif du chômage, je voulais que ce livre reflète quelque chose de nos misères contemporaines, quelque chose d’à la fois prosaïque et urgent, du ressort de la nécessité économique. » dit-elle.

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Un objet littéraire non identifié, qui vient d’obtenir le Prix Trop Virilo, subversif et rutilant comme sa couverture , mais tellement drôle que le diable en rit encore ! S.D 12/12 /2015

Image result for camille mon envolee Camille mon envolée, Sophie Daull, Philippe Rey (août 2015)

Nous sommes à quelques jours de Noël. Camille, belle adolescente de seize ans sort de son club de théâtre avec des amis, rentre à la maison,  commente avec enthousiasme son spectacle avec sa maman. Elle est certes un peu fièvreuse mais rien de grave, 38 ° et la tête lourde.  Elle se couche mais ne se relèvera jamais. Quatre jours de fièvre intense et de douleurs. Les médecins, le Samu, les urgences ne prennent pas cela au sérieux : c’est la grippe, faites-lui prendre du Doliprane et ça passera. Sophie, sa mère, doute, elle sent qu’il se passe quelque chose de beaucoup plus grave dans le corps de son enfant unique et lorsque son inquiètude est enfin considérée, il est trop tard, Camille décèdera pendant son transport à l’hôpital.
Peut-on imaginer scénario plus sombre dans la vie de parents désemparés et dévastés à une période de l’année où tout scintille et s’illumine ? Camille s’est envolée à la  veille de Noël et  à quelques semaines de son bac blanc mais Sophie Daull va s’envoler aussi, avec sa plume, pour apaiser sa douleur et redonner vie à sa fille par l’écriture. «  Ecrire » dit-elle, « c’est te prolonger, être avec toi, avant que tout s’évanouisse et que l’oubli se glisse en amorce au coin de la page ».
Encore un livre sur le deuil, penserez-vous  mais il n’est pas comme les autres. Poignant, certes, il ne peut en être autrement mais pas du tout larmoyant. C’est un texte courageux, pur, d’une certaine beauté littéraire. Un vrai tour de force que réussit Sophie Daull en trempant sa plume dans le regard de sa fille, franc, droit, lumineux.
Il n’est pas question de nous faire pleurer, mais simplement de vivre avec Camille et sa maman, les dernières heures et les mois d’après, pourtant insupportables mais aussi tous leurs moments d’amour et de complicité, leurs engueulades et leurs fous rires.
Il y a tant de force, de sensibilité et de résistance à la douleur dans ce récit où l’humour a également sa place, qu’il semble que Sophie Daull ait écrit cette partition sublimée par l’émotion, non pour envelopper sa fille dans un linceul de mots, mais tout simplement pour la faire revivre. MBM
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 Un homme en fuite 9782221146767 Un Homme en fuite, Patrick Poivre d’Arvor, Robert Laffont (2015)
Aurélien est chirurgien à Tours. Sa renommée est grande. On le surnomme même l’homme aux doigts d’or. Un matin, il doit opérer le petit Arthur atteint d’une malformation cardiaque. Arthur est son premier patient. L’intervention commence et Aurélien s’évanouit en opérant. Arthur meurt.
Les investigations commencent, une enquête se met en place, les tests sanguins montrent la présence d’alcool dans le sang d’Aurélien. Et là, tout s’écroule. Il est poursuivi par sa clinique et l’ordre des médecins qui le radie pour un an. Aurélien reste hanté par l’image du petit Arthur qui est devenu un fantôme, il lui rend visite tous les jours au cimetière. Le grand-père du petit le harcèle, plus que ses parents, rongés par le chagrin.
Pour Aurélien, la seule solution : Fuir… avec la honte pour seul  bagage.  Il quitte donc son domicile, laissant sa femme sans nouvelles et part pour Arcachon où des amis pourront l’accueillir. A Bordeaux, il fait étape,  ne peut s’empêcher de rentrer dans le CHU et se fond parmi les patients ou visiteurs. Ses yeux s’arrêtent sur une affichette qui réclame des « nez rouges », ces clowns bénévoles qui distraient des enfants gravement hospitalisés. Isabelle, une jeune infirmière pleine de charme, va donc l’embaucher  et il va particulièrement s’attacher à Bastien, un petit patient atteint d’un cancer incurable. Une tendre amitié va se nouer mais l’état du petit impose l’absence de visites pour quelques jours et Aurélien qui commençait à s’attacher sent qu’il est temps de fuir à nouveau.  Il reprend  sa vie d’errance, s’installe à Paris où, logé dans une chambre de bonne, il se livre à l’alcoolisme et au désoeuvrement.
Puis un beau jour, un coup de téléphone d’Isabelle : Bastien est mort mais ses parents sollicitent Aurélien pour s’occuper de leur fils aîné, Frédéric, parfaitement intelligent mais qui refuse de parler depuis l’âge de quatre ans. Il accepte cette mission certes difficile mais qui va le transformer et lui faire reprendre goût à la vie.
L’image de cet homme en fuite qu’il s’était forgée va peu à peu s’effacer . Il va renaître et faire renaître. Doit-on fuir pour oublier, n’est-on pas toujours poursuivi par son passé ? Etait-elle vraiment pour Aurélien la forme de tranquillité ?
Patrick Poivre d’Arvor construit son roman autour de thèmes particulièrement douloureux dans lequel il met en scène un homme sensible et bourré de remords qui va connaître, à travers cette épreuve, de formidables révélations.
La fuite était-elle le véritable remède ?…      MBM juin 2015

 

Maylis de Kerangal Réparer les vivants  2014, juin( Verticales)
Ce livre que je ne voulais pas lire, je l’ai finalement ouvert et je ne l’ai plus lâché !
Simon Limbres a 19 ans, il est passionné par le surf, la mer, les déferlantes, là-bas, sur la côte normande. Sa bande de copains partage cette passion et tôt le matin ils partent en van pour s’y adonner.
Pierre Revol anesthésiste-réanimateur, et Cordelia Owl  infirmière , oeuvrent ensemble dans un hôpital du Havre. Passion pour ce métier, pour eux  aussi,  métier-sacerdoce.
Voici maintenant Marianne, la mère de Simon, le surfeur. Pierre Revol l’a appelée. Sous la plume de M de Kerangal, l’entrevue qu’elle a avec le réanimateur nous bouleverse. Car la petite bande de surfeurs a été accidentée, Simon est en état de mort cérébrale, et , lentement, inexorablement, Marianne s’imprègne de cette intense douleur.
Apparaît alors dans le roman, Thomas Remige, infirmier- réanimateur, maître en philosophie par ailleurs , l’un des 300 coordinateurs français en prélèvements d’organes.  Thomas aime l’opéra, il chante toute la journée , il est le maître d’un chardonneret qu’il est allé acheter en Afrique du Nord ; plutôt, le chardonneret est son maître. Thomas, c’est une sorte d’ange rédempteur. Il est le plus lumineux des beaux personnages de ce roman. A pas,  à mots feutrés, dirais-je, délicatement, il va tenter de convaincre Marianne et Sean, le père de Simon, pour qu’ils acceptent  le don fou, déchirant, des organes de leur fils.
Alors, l e rythme s’accélère, les mots se déroulent et  les rouages se mettent en place, mais, au-delà de la technicité, ces rouages sont des êtres humains qui se nomment Marthe, Rose, Virgilio, Harfang, et, aussi, Claire la receveuse du cœur de Simon. Tous ont une histoire personnelle, mais, pour quelques heures, cette histoire va se dissoudre dans l’histoire collective et haletante de la transplantation.
Et puis, la vie quotidienne  est toujours là, au travers d’une cloche d’église, des images de Lou, la petite sœur de Simon, ou de Juliette, son amie de cœur. Magie de l’écriture de Maylis de Kerangal .
Ne manquez pas ce roman, lecteur, c’est un hymne à la vie, un poème aussi.  E.M.janvier 2015
 Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard 2014  un des plus beaux romans de Patrick Modiano paru, bizarre coïncidence, alors que L’Académie suédoise lui décernait, le 9 octobre 2014, Le Prix Nobel de Littérature « pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation ». Lire la suite …


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